‹ Anarchistes; moeurs du jourChapitre 3 sur 17 · CARR4.RD AUBAN · texte numérisé non relu

CARR4.RD AUBAN

commencent à se dessiller et à voir au-delà de cet aphorisme fameux.

Il découyre enfin ca que Proadhon entend sous ce mol de propriété : ce n'est pas le résultat du travail puisque lui-mftme ne cesse de le reyendiqner contre le oommunieme, mais bien les privilèges garantis par la loi à ce résultat, — l'intérêt et la rente gui pèsent sur le travail et en paralysent la libre dreulation. Il se rend compte que régalité telle que Proudhon la veut, c'est uniquement l égalité des droits et que la frater- ' nité c'est, non pas le désintéressement, mais bien la conuaissauce intelligente des intérêts individuels vus à travers le mutnalisme. Il eom-* prend Proudlion défendant et opposant l'association libre à Fassociation obligatoire imposée par ratât, montrant la tfbertéqui se borne àmainienir légalité dans les moyens de production et dans l'échange des produits comme la senle possible, la seule juste, la seule vraie des formes sociales.

£t Auban saisit toute la différence que Proudhon fait entre la possession et la propriété. La première est juste, la seconde est injuste : le travail et sa résultante sont justes^ la fructification de cette résultante qui est le capital et le monopole de cette fructification, voilà ce qui est injuste. La propriété c'est te vol... Aubanvoità présent les véritables causes de llnégalité avec

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laquelle les armes pour la lutte ont été distrif

buées parmi les hommes : comment se fait-il que les UDS soient condamnés à passer leur vie entière dans le labeur, la misère et le désespoir sons la loi de fer des salaires, tandis que les autres n'ont qu à faire manœuvrer leurs capitaux pour voir affluer dans leurs coffres le bénéfice du travail d'autrui? C'est là ce qu'Auban peut dire depuis qu'il s*est livré à ces études si ardues et si attachantes cependant

11 a remarqué que ces derniers — une minorité — ont à leur disposition d'antiques préjugés pour contraindre la majorité à s'incliner devant leurs privilèges ; il a remarqué encore que TÉtat rend possibles ces deux choses : maintenir les uns dans l'ignorance de leurs intérêts et donner aux autres moins ignorants la facilité de frustrer les premiers.

Et il en a conclu que la doctrine à enseigner ce n'est pas celle du renoncement et du devoir, mais bien celle de Fégolsme et des intérêts personnels : cette conclusion a révolutionné de fond en comble les idées de Garrard Auban sur la question sociale.

Pour lui, si cette question peut être résolue un Jour ou l'autre, elle ne peut l'être que sur ce terrain ; pour lui, tout le reste n'est qu'utopie ou esclavage déguisé*

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Lmtement il se sent grandir pour cette liberté

qu'il a découverte et dont il jouit avec celle qu'il aime malgré le joug qui s'appesantit sur lui pendant la Journée. Puis, quand il se retrouve seul, il se sent plus isolé mais aussi plus serein et plus fort que jamais il ne l'a été.

n continue à considérer Trupp comme son meilleur ami, car il a appris à apprécier sans cesse davantage Ténergie, la ténacité et Tinstinctive délicatesse qui sont les grandes qualités d'Otto. Toutefois ils ne se comprennent pas toujours parfaitement. Trupp persiste à voir les hommes tels qu'ils devraient être, Auban en est au contraire arrivé à cette certitude que rien n'est plus difficile que de rendrcf heureux des hommes se refusant à le devenir.

Il espère tout du lent progrès de la raison humaine et Trupp n'attend rien que de la révolution; Auban est rentré en possession de luimême tandis que son ami s'enfonce, se noie de plus en plus dans les généralités et dans la masse ; Trupp s'est voué tout entier k la cause qu'il a embrassée et sait ne plus s'appartenir, Auban se dit que la liberté n'oblige à rien.

C'est ainsi que Tun déploie une activité de plus en pins dévorante, semblable au coursier que harcèle constamment l'éperon du cavalier ou au soldat que poussent en avant les ordres de son

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capitaine, et que Fautie prend de plus en plus conflanoe dans la tactique diamétralement opposée

qui consiste h laisser l'ennemi donner Tassant pour le battre plus sûrement Pour l'un le ealut

viendra de la lutte sanglante et pour l'autre d'un combat où pas une goutte de sang ne doit être versée.

Auban se redressa "vivement, car on avait Irappé. Le boy du bar venait, ainsi qu'il le faisait tous les dimanches, d'entre-b&iller la porte avec un respectueux :

— Sir?...

— Repassez dans *une demi-heure, rtpondli

€arrard.

n tira sa montre et vit qu'une grande heure s'était écoulée dans ces songeries. Cinq heures n'allaient pas larder à sonner; il alluma une grosse lampe qu'il posa sur la cheminée et qui éclaira la chambre entière déjà envahie par les ombres de la nuit tombante ; il ranima le feu et

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traîna la table devant la fenêtre de manière à laisser libre le centre de la pièee où une dizaine de personnes au plus auraient maintenant la place suffisante pour s'asseoir en hémicycle.

Et il promena son regard autour de cette chambre à laquelle les rideaux bien clos des fenêtres» la flamme claire du foyer et la lumière douce de la lampe donnaient un aspect presque confortable.

Mais que l'aspect était bien différent de celai que présentaient les deux petites pièces du logement occupé dans Ilolborn au temps où sa femme vivait encore... £lle savait mettre tout le monde à l'aise, faire causer le plus tacilurne, contraindre le plus bavard à écouter, éveiller l'intérêt du plus indifférent sans qu'aucun pftt se douter de l'influence qu'il subissait. Il arrivait souvent alors que des femmes assistassent aux réunions, mais celles-ci n'en gardaient pas moins leur bon air de franchise décente et de cordiale simplicité.

Ces réunions avaient dû forcément s'interrompre pendant la courte maladie de la pauvre chère et la mort de celle-ci y avait laissé ensuite un vide immense. Garrard n'avait pu se décider à y renoncer définitivement toutefois» car c'était elle qui en avait eu la première idée.

On revint donc ; personne ne parla de celle qui

LES CHAMPIONS DB LA LIBSETE lôi

manquait à tous ceux qui l'avaient connue. Que de gens déjà avaient franchi son seuil en ces deux années — une centaine peut-être... Presque tous étaient plus ou moins engagés dans le mouvement social international mais, avec des idéaux aussi variés que les voies par lesquelles ils en poursuivaient la réalisation. L'unique point de contact qu'ils avaient réellement entre eux» c'est que tous souiïraient du présent état de choses et désiraient l'avènement d'un ordre meilleur.

Certains reprochaient li Auban d'ouvrir trop facilement sa porte et lui en faisaient même une sorte de crime, quelque chose comme une trahison.

— Trahison envers qui ? leur avait-il demandé un jour en souriant ; je n*ai prêté serment de

fidélité à personne.

\ Il n'avait plus revu ces sempiternels phraseurs, ces hommes à partis et ces fanatiques orthodoxes

qui veulent bien admettre leur prochain au ciel de la liberté mais à condition cependant que leur idéal de liberté soit adopté par le prochain. Le noyau des assidus était constitué par quelques amis personnels de Garrard ayant reconnu comme lui que la liberté est tout simplement l'indépendance réciproque, la possibilité pour chacun d'être libre à sa façon.

Habituellement on parlait français ; l'anglais

ANARCHISTBS

n'était employé que si des personnes de cette langue se trouvaient au nombre des visiteurs, ce qui d'ailleuro était assez frôqiiemmnt le cas. Des étrangers venaient souvent aussi, surtout en ces derniers temps. Auban ne demandait à personoe de leTenlr mais la franelie poignAe de main arec laquelle il prenait congé de chacun laissait entendre suCDsamment à tous que le dimanche sui- Tant ils seraient également les bienvenus. Le droit de présentation était accordé à tout le monde et dans la plus large mesure : parfois on en usait si bien que les chaises manquaient. Parfois aussi Garrard n'avait qu'un ou deux de ses amis.

Ordinairement la conversation était générale et roulait sur une question à Tordre du jour, mais il arrivait aussi que la discussion s'ômiettait •et que de petits groupes se formaient : deux ou trois idiomes dilTérents bourdonnaient alors dans rair.

Un Jour il était même venu un individu que

personne ne connaissait et qui plus tard fut démasqué — un espion. La rage de découvrir partout des complots, des bombes, des comités exécutifs l'avait égaré là. Après s'être ennuyé terme pendant quelques heures* il s'était éclipsé — se jurant bien sans doute qu'on ne le reprendrait plus dans un pareil guêpier, car il n'avait plus veparu.

LB8 CHAMPIONS I» LA UBERTà 1M

Quelques cerveaux brûlés avaient éprouvé la môme déception. Pour eux qui oonsidéraient

corame un exploit héroïque le fait de lancer une bombe ezplosiTo, c'était perdre un temps précieux que de s'attarder à la recherche des causes

de la misère humaine. Ët rien n'égalait le souverain et compréhensible mépris avec lequel ils traitaient l'anarchisme philosophique, cinquième roue du char dans la question de l'allranchissement des peuples.

En règle générale, Auban se tenait en dehors de la discussion. SU se décidait à intervenir de temps à autre, c'était quand il voyait Tentretlen dégénérer en une de ces vaines querelles de mots qui s'éternisent et n'aboutissent à rien.

Mais cette fois il avait résolu de céder aux instances de ses amis et de montrer clairement les antinomies de deux doctrines dont la coofu* sion illogique produit un enchevêtrement inextricable de contradictions et de lois obscures. II voulait cette fois dissiper les derniers malentendus qui pouvaient exister encore sur lui et sur ses convictions, engager ainsi une lutte à laquelle il comptait bien vouer désormais ses forces les plus précieuses.

Auban regarda Theure avec une certaine impatience ; au même instant on frappa de nouveau et un homme qui lui était complètement inconnu

s'avança vers lui en se nommant et en lui présentant une lettre.

Carrard le fit asseoir et parcourut rapidement la missive. Elle était vive et spirituelle, émanant d'ailleurs d'un écrivain qui était une personnalité dans la presse parisienne et qui s'y était fait redouter par sa causticité doublée d'un grand talent. Il dirigeait maintenant uu Journal antiministériel très important, mais Auban s'était autrefois trouvé fréquemment avec lui dans la défense des droits des travailleurs.

Mitigée de regrets et de railleries, cette épître passait avec une grâce parfaite des souvenirs encore vivaces aux résultats acquis de son auteur. Elle recommandait à la bienveillance d'Auban un ami qui se sentait attiré par l'étude du mouvement social « comme le papillon par la flamme » et désirait proûter d'un court séjour à Londres pour s'édifier aussi complètement que possible sur Tanarcbisme : nul plus qu'Auban n'était à môme de le renseigner exactement. Lui-môme, disait-il, était trop absorbé par le présent pour être séduit encore par un avenir regardé comme perdu. Puis, après des vœux pour le succès de Tentreprise littéraire confiée à Auban et une dernière allusion pleine de fine ironie à de communes folies « dépouillées de tout leur charme par la main brutale de la vie », la

lettre se , terminait par les politesses d*usage.

Auban adressa quelques questions à son visiteur au sujet de cet ancien compagnon de lutte qu'il avait quelque peu perdu de vue et se mit tout à la disposition du nouveau-venu. Celui-ci était d'une élégance sobre, d'un tempérament calme et ferme qui le rendaient très sympathique à Carrard. Puis n'apportait-il pas dans cette chambre un peu de ratmosphôre de Paris ?,..

— Vous désirez, dit Auban, que je vous donne quelques explications sur les théories de l'anarchisme : auriez-vous robligeance de me dire d'abord ce que vous avez entendu par anarchie jusqu'à présent?

— Volontiers, mais je dois vous avouer que mes idées ne sont pas bien nettes à ce sujet — je pourrais môme affirmer que c'est tout le contraire. Un chaos plein de sang et de fumée, un amoncellement de ruines, la dislocation de tous les liens qui rattachaient les hommes entre eux — le mariage, la famille, TEglise, l'Etat — une humanité s'entre-déchirant dans un désordre inouï...

Auban souriait à cette description qui ne lui

était que trop familière.

— ... Voilà à peu de chose près ce que serait l'anarchie si l'on en croit notre presse, nos politiciens, nos encyclopédies et nos professeurs d'é-

AlfARCmSTES

oonomie sociale. J'avouerai enoore que tout cela

m'a paru ou des calomnies de gens intéressés à compromettre la cause, ou des contes à dormir debout répandus parmi les masses.

— Et vous aviez raison.

— * D'un autre côté, la société idéale, idyllique et paradisiaque composée d'individus vivant dans la plus parfaite harmonie, sacrifiant leurs propres intérêts à Tintérét commun me semble bien irréalisable et bien en contradiction avec la nature humaine.

— Je suis de votre avis, fit Auban qui continuait à sourire.

— Vraiment ? reprît son interlocuteur qui ne pouvait en croire ses oreilles, n'est-ce pas là pourtant Fidéal de Tanarchiste ?

— Non« c'est l'idéal de son antipode, l'idéal du communiste.

— Je pensais que Tun et l'autre avaient le même but...

— Ils sont aussi différents l'un de l'autre que le jour et la nuit, la vérité et Terreur, l'égolsme et l'altruisme, la liberté et l'esclavage.

— Mais tous les anarchistes que je connais sont communistes.

— Erreur : ce sont des communistes qui se disent anarchistes.

— Alors, $01 Vint Tons» il n'y aurait pas d'anarchistes en France ni même en Europe?

«<• U y an a, mais en très petit nombre et dis* persés et là. Cependant toat individaaliste con* vaincu est un anarchiste.

~ fit le mouvement actuel qui £sit tant parler de lui?...

— ... N'est pas autre chose qu'un mouvement anti-individualiste, par conséquent anti-anarchiste. Je vous le répète» il est essentiellemeul communiste. •

Auban s'aperçut de l'étonnemenl dans lequel ses paroles plongeaient l'étranger : celui-ci était venu s'enquérir de la direction et de la distance le séparant d'un but déterminé, et voQà que dès les premiers pas on lui criait casse-cou. Ses traits eiprimaient une telle gravité et trahissaient une telle tension d'esprit que Garrard ne mit plus en doute un seul instant Tintérôt que son interlocuteur portait à cette thèse.

Il y eut une courte pause pendant laquelle Auban attendit tranquillement que le visiteur reprit la conversation.

— Me permettez-vous de vous demander à présent ce que vous entendez par anarchie? ditril enfin.

— Certainement. Vous savez que a anarchie i> est un mot dérivé du grec et signifie exactement

ANAECHISTB8

« absence d*aatorité ». L'état d*aiiarchie est donc

identique avec l'élat de liberté, car il est évident que je suis libre si je n'ai au-dessus de moi au* cane autorité à laquelle il me faille obéir. L'anarchie c'est par conséquent la liberté. Reste maintenant 4 définir ceiie-ci et je reconnais que je ne puis le faire qu'en ces termes : la liberté est constituée par l'absence de toute violence agressive et de toute contrainte.

Il s'arrêta quelques secondes comme pour laisser à l'autre le temps de bien saisir le sens de ces mots prononcés d'une voix nette détachant soigneusement les syllabes, puis il poursuivit:

— L'État, c'est la violence organisée. Il a pour essence même la violence et le vol pour privilège. 11 s'appuie sur la spoliation de Tun en faveur de l'autre. L'anarcliiste considère TÉtat comme s<m plus grand, voire même comme son seul ennemi. La première des conditions de la liberté c'est que chacun puisse prétendre au produit intégral de son travail. Et, de fait, l'indépendance économique est la première chose que réclame l'anar* chiste. Il veut avant tout la fin de Texploitation de l'homme par riioiiime. Cette exploitation deviendra impossible le jour où chacun pourra se procurer librement et gratuitement les moyens • nécessaires à l'échange des produits du travail, le jour où le capital ne sera plus grevé de l'intérêt

reconnu el défendu par la loi, le jour où le crédit sera gratuit» organisé sur le principe de la mutualité; le Jour où le marché sera libre et ne connaîtra plus aucune entrave à l'échange d'individu 4 individu ou de pays à pays ; le jour où le sol sera libre et laissé à la disposition de quiconque voudra l'utiliser sans qu'un autre puisse le re* vendlquer pour lui-même; le Jour enfin où la liberté du travail sera.

— Si Je vous comprends bien, dit 1 étranger après un nouveau silence, vous tendez au « laissez faire, laissez aller )> des partisans de la concur* rence libre.

— L'inverse conviendrait mieux : ce sont eux

qui marchent dans notre sillon, mais nous les avoua de beaucoup distancés. Slis veulent être logiques avec eux-mêmes, ils en arriveront infailliblement là où nous en sommes arrivés. Ils prétendent préconiser la concurrence libre ; en réalité ils n'intercèdent qu'en faveur de la concurrence entre pauvres, puisqu'ils monopolisent le capital et le soustraient h la concurrence en le plaçant sous la protection de l'État. Nous autres, au contraire, nous voulons le populariser, nous voulons que chacun puisse être capitaliste grâce à la liberté du crédit, nous voulons forcer le capital à ne pas se désintéresser de la concurrence .

AMAICHISTES

— Ces idées sont nouvelles...

— Pas autant qu'on se le figure généralement, mais elles semblent très neoTes à une époque où

Ton n'attend plus le salut que d'en haut et où rou ne veut pas voir que la question socialCr pour être résolue, exige l'initiatiTe de rindivlda se décidant à faire ses affaires lui-môme au lieu de s*en rapporter aux autres pour ce soin.

— Il ne m'est pas possible en ee moment de pénétrer jusqu'au sens le plus intime de vos déductions, vous le comprendre!, mais Je ne crois pas me tromper toutefois en concluant que vous répudiez toute obligation de soumission k la volonté d'un tiers et tout dnrft, quel qu'il soit, d'imposer une volonté à un tiers?

— Je réclame le droit de disposer de ma propre personne comme Je Tentends, répliqua Ànban en soulignant énergiquement chaque mot pour ainsi dire ; je ne demande aucun droit à la société : qu'elle agisse de même envers moi»

Notez que je dis société comme j'aurais dit État^ communauté, patrie ou humanité; le terme m'importe peu.

— Vous allez loin : ce n est ni plus ni moins qu'un reniement de Thistoire entière.

— Je renie le passé dont j'ai l'aiL mon profit — et il n'en est pas beaucoup qui peuvent en dire autant; — Je renie toutes les institutions

LES CnAlIPlONS DB LA. LiBBRTB 171

humaines basées sur la violence. Elles ont moins 4e valeur à mes yeux que mon individualité.

— Mais elles vous dominent...

— Pour le moment, oui ; mais un temps viendra

oil elles succomberont k leur tour« Car leur ibrce ,j ne réside-t-elle pas dans la folie générale? • i

Auban se leva; ses traits anguleux dénotaient j un orgueil jiaisible et serein. |

— Vous croyez donc au progrès de Thumanité j 4ans la voie de la liberté ?

— Je n'y croîs pas ; malheur à celui qui croit... ' Je le vois, je le vois comme Ton voit le soleil

éclairer la terre. |

Le visiteur se leva à son tour ; Auban le retint en disant :

— Si vous en avez le temps et l'envie, restez

encore quelques instants. Gomme tous les ' dimancbes, j'attends un certain nombre de mes amis et la discussion de ce soir sera de nature à vous intéresser — du moins je le suppose.

— raccepte avec le plus grand plaisir. Je ne me serais pas consolé d'avoir manqué un régal semblable après des prémisses aussi alléchantes.

La conversation retomba sur Paris et sur quelques personnalités du monde parisien. Auban se renseignait surtout à propos des dessous qu'il 7 a en toutes choses et que les journaux ne donnent pas toujours. '

172 ANARCHXSTBS

Puis les habitués arrivèrent. Ce fut d'abord le docteur Hurt, un médecin anglais qui avait soigné . la femme d'Auban et qui ne manquait pas une réunion depuis cette époque. Assez brusque de façons et peu causeur, il se montrait sans arti* ilces ce qu'il était réellement : volonté inflexible, ironie facile» scepticisme impitoyable. Auban l'estimait infiniment et ne s'entretenait plus volontiers avec personne qu'avec cet impassible Anglo-Saxon dont la logique ne reculait devant aucune conséquence.

On causa en anglais pendant quelques minutes,

car le Français connaissait cette langue. Hurt avait pris sa place favorite au coin du &u et chaulfait son large dos tout en maugréant contre les brouillards et la fumée de Londres qui recèlent toutes les maladies dans leurs profondeurs.

Il fut interrompu par Tarrivée de M. Marell

accompagné d'un jeune homme de quelque vingt ans qui, partagé entre la timidité et la curiosité, osa à peine mettre sa main dans la main tendue

d'Auban.

— Qu'y a-i-il de nouveau, monsieur Marell?

Well, je vous présente une jeune recrue de la lutte sociale ^ un poète allemand que vous

avez vu, si je ne me trompe, au meeting de pro-

LES CHAMPIONS DB hJL UBBRTB 173

testatiotf et qui brûle de faire connaissance avec ' i

vous. ' ]

Auban sourit : c'était 1 babilude du l>oa vieil- j lard d'amener sans cesse de nouveaux adeptes qu'il avait découverts on ne savait où. Non seulement Texcellent bomme était incapable de Répondre par un réfas à une demande quelconque, mais il «illait souvent encore au devant des vœux, qu'il pressentait. C'était sans doute ce qui avait eu lieu en celte occasion. Constamment en route d'un continent à l'autre pour ainsi dire, M. Marell connaissait personnellement la plupart des gens marquants engagés dans le mouvement social des | deux mondes comme la plupart le connaissaient | et l'aimaient. Aussi c'était lui qui usait le plus largement du droit de présentation — ce dont Auban ne pensait nullement à lui faire un crime d'ailleurs. I

— Je comprends cela, riposta celui-ci, les poètes ont toujours été les partisans et les défen- ' seurs de la liberté et je sais que les poètes allemands ne iont pas exception k la règle, tant s'en i faut. Je me souviens avec plaisir des vers magnifiques de Freiligrath ; connaissez-vous rien de ■ plus beau que les poèmes « La Révolution j» et « Les Morts aux Vivants » ?

— • Et a La Bataille du Poirier d? intercala Je ! Jeune homme dont les yeux étincelèrent.

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— Dràies de corps que ces AUemands, grommela le âoctenr, ils ^emient ao monde sur la terre de

l^individualisme et se conduisent en véritables diieiis couchants. Je ne comprends pas qu'un limnme puisse se tenir debout au milieu de tous ces pleutres.

— Aussi émigrent-ils en quantité, fit rAmérieiin; ils arrivent chez nous par régiments.

La porte s'ouvrit de nouveau et Trupp entra.

Be son air graTe habituel, il salua d*un léger si^e de tôte. Il fut suivi immédiatement d'un nihiliste russe dont personne ne savait le nom mais dont les coreligionnaires faisaient le plus grand cas et enûn d*un partisan de la « Liberty » de Nevr-York avec lequel Auban s*entendait encore moins qu'avec Trupp, mais qu'il n*e& recevait pas moins avec un plaisir visible.

Quelques minutes plus tard apparaissait le dernier de ceux qui devaient se trouver réunis chez Auban ce soir-là. C'était un véritable colosse dont les yeux bleus et les cheveux blonds lévélaient Torigine Scandinave : il appartenait au parti tout jeune encore du socialisme suédois mais avait lesidns vives sympathies pour l'anarchisme. A Tentendre il n'y avait entre les socialistes de son pays et les anarchistes qu'une divergence bien faible : les uns tendaient par des réformes politiques au but que les autres pour-

suivaient par la violence. Gomme il commençait

à trouver les réformes trop lentes, il était assez tenté d'opter pour la violence. C'était le type parfait de ce qne l*on est convenu d'appeler le sodaliste par sentiment.

On forma le demi*cercle autour de la cheminée «t le boy vint slnfbrmer à nouveau de ce que ces messieurs désiraient. Aubau avait adopté cette manière de procéder parce qu'il la jugeait fort •commode et que chacun restait libre de prendre €6 qui lui convenait. Tout le monde s'en trouvait hîeiL

La conversation s'anima rapidement.

Auban évitait les présentations cérémonieuses entre ses visiteurs ; il avait en revanche une façon à lui de les faire connaître suilisamment l'on à Tautre au cours de l'entretien. Chacun ne tarda donc pas à être renseigné sur ceux d'entre eux qui ne lui étaient pas encore connus. Le docteur parlait peu et écoutait bien, ce qu'on était accoutumé à lui voir faire d'ailleurs. Le Basse se tenait également en dehors de la dis- 4}nssion : il restait songeur» les yeox baissée, ne perdant pas un seul des mots qui lui frappaient les oreilles, paraissant chercher un sens mystérieux et plus profond dans chacun d'eux. C'était la quatrième réunion à laquelle il assistait, bien qu'il tùi venu chez Auban pour la première lois

quatre semaines auparavant. L*amabiUié de

M. Marell dont la grave douceur était inaltérable, et le sans-façon cordial de Garrard mettaient tout le monde à Taise et ne permettaient pas à la conversalion de tomber.

Gomme le plus grand nombre fumaient, la chambre fut bientôt pleine d*une fumée épaisse dont les spirales blanches s'enroulaient autour de ces fronts sévères avant d'aller ouater le plafond.

Une pause venait de se produire et les verres d*étre remplis quand Auban, qui était assis entre le visiteur français et le poète allemand, se pencha en avant et dit :

— Nous avions Tintention, Trupp et moi, de vous demander, messieurs, de donner une heure & l'examen de cette question ; Qu'est-ce que ranarehisme? Il ne s'agit pas, je dois vous en prévenir, de l'examen d'un point nettement déterminé mais bien d'une discussion sur les principes fondamentaux de Tanarchisme. Nous sentons tous deux qu'une explication sur ce sujet est devenue absolument nécessaire.

Il se lut, attendant un assentiment. Le silence se Ht aussitôt et les assistants ayant consenti d'un simple mouvement de la tète, Auban reprit :

— Quoi I pense peut-être l'un ou l'aulrede vous, une discussion sur les principes fondamentaux

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de raaarchisme ? Mais ces principes sont fixés depuis longtemps, ' cela ne fait Tombre d'un doute pour personne. Eh bien, je vous raffllrme, il y a doute et vous pouvez m*ea croire. Bien que ce mot d'anarchisme ait été prononcé pour la première fois il y a de cela une cinquantaine d'années, bien qu'au cours de ce demi-siècle il ait eu droit à figurer dans l'histoire de la civiti* salion de toutes les nations européennes, bien qu'il ait commencé à avoir sa propre histoire, bien qu'il y ait actuellement dix mille personnes en Europe et autant en Amérique se disant anarchistes, malgré tout cela il est infiniment restreint le nombre de ceux qui comprennent bien Tanarchisme.

Je vous dirai sans plus tarder quels sont ceuxlà. Ce sont les penseurs de l'individualisme assez conséquents avec eux-mêmes pour appliquer leur système philosophique à la société ; ce sont quelques hommes hardis, ayant leur valeur, ne s*inféodant à aucun parti et vivant là-bas à

Boston, la cité la plus intelligente et la plus cultivée de rOuest américain, la ville qui possède le seul organe anarchiste ; ce sont enfin de rares disciples de Proudhon éparpillés à travers le monde pour lesquels n'est pas mort ce génie que le socialisme slmagine bêtement avoir enterré. — Vous pourriez ajouter, fit Hurt, que cec-

tains des accapareurs du capital se rendent à peu près compte de ce qui les maintient sur Teau et qu'ils ont le bon esprit de ne pas faire tout à lait fi de leur plus redoutable ennemi.

— Alors nous autres ouvriers qui avops porté Arement le nom en dépit de tontes les persécutions nous ne serions pas des anarchistes ? demanda Trupp avec vivacité.

— D'abord l'anarcbisme n'est pas une question de classe : il relève de tout individu, ouvrier ou non, à qui la liberté est cbére. Ensuite — et Auban se leva et viat se placer dans le demi-cercle de ses auditeurs pour continuer le iront haut» la TOix forte: — ensuite je prétends que ces ouvriers dont lu parles, Olto, ne sont pas des anarchistes. C'est pour le démontrer que je vous ai priés de m*écouter : une demi-heure me suffira.

— Parle le premier, répliqua Trupp qui paraissait fort calme; Je répondrai quand tu auras fini.

— Je puis dire que je n'ai jamais voulu qu'une seule chose: la liberté. J'ai suivi jusqu'au bout plus d'une théorie, j'ai compté parmi les fervents du socialisme, mais je me suis ûnaiemeat retiré de tout pour me livrer à de nouvelles études et je sens que je louche au terme suprême de toutes les recherches — le mou

«J'éprouvemaintenant une certaine répugnance

à parler en public. Il est passé le temps où les mots coulaieat comme de source chez moi prôâ* sèment paroe que les idées j étaient moins abondantes, et j'ai renoncé à un privilège dont usent et abusent les jeunes gens, les fenunes et les eommnntstes. Mais l'heure est Tenue de ré^niie impitoyablement à leur valeur de puérils eilorts tendant à grouper tbéoiiquement des principes qui hurlent de se voir réunis. 11 s'agît de prendre position, nettement, d'opter pour Tun etparconsiqurat contre Tautie — d'être pour ou contre k liberté. Mieux vaut un franc ennemi qu'un ami déloyal. »

Tout cela était dif d'un ton si énergique que

l'impression produite fut considérable : chacun sratait que le moment était grave. Gbacun écouta donc STec la plus grande attention, non seulement les explications mais encore la discussion avee Trupp qu'entraînèrent ces explications et, à rexception de rares interruptions, les deux antagonistes prirent seuls la parole.

Les mots tombaient lentement, soigneusement accentués des lèvres d'Auban ; tout malentendu était d'autant piusditUciie aveclui qu'il appuyait encore d'une façon très sensible . sur les expressions ou les phrases auxquelles il attachait une importance particulière. Trupp parlait au contraire avec toute l'ardeur vibrante d'un cœur

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assoiffé de justice. Quand il se heurtait à des obstacles que la raison ne pouvait lui faire fran* eiiir, il s'envolait audacleusement sur les ailes d'espérances que rien ne décourageait. L'un et

l'autre s'exprimaient en français; il n'était personne parmi les assistants qui ne comprit suffisamment cette langue.

Auban reprit — - si lentement qu'il semblait lire ou réciter;

— J*afBrme que le mouvement social contemporain est en proie à des déchirements intérieurs chaque Jour plus grands et plus visibles. L'idée nouvelle de Tanarchisme se sépare de l'idée ancienne du socialisme. Les partisans de Tune et les fidèles de l'autre forment maintenant deux

camps bien dislincls. Il s'agit, ainsi que jo vous le disais, de prendre ses quartiers dans l'un ou dans l'autre et c'est ce que nous ferons aujourd'hui si vous le voulez bien. Voyons donc d'abord & quoi tend le socialisme et à quoi tend l'anarchisme.

Quel est le but du socialisme?

J'ai constaté qu'il est très difficile de donner une réponse satisfaisante à celte question. J'ai suivi attentivement le mouvement depuisjune dizaine d'années et je l'ai étudié de près dans deuxpaysbieii diilérents, et cependant jene^suis pas arrivé à me faire une idée claire et nette des

fias du socialisme. S'il en avait été autrement je compterais encore probablement au nombre de ses adeptes.

De quelque côté que je me sois tourné, j'ai obtenu deox réponses qui sont loin de se con« fondre. L'une dit : « Il serait ridicule de vouloir fixer dès à présent un avenir que nous ne faisons que préparer ; laissons ce soin à ceux qui viendront après nous. » L'autre aiûche moins de modestie ; elle fait de l'homme un ange et de la terre un paradis où régnent la liberté, la paix et le bonheur : le tout se développe avec la rapidité à^m champignon et constitue la société future. La première de ces deux réponses est celle des collectivistes, des démocrates socialistes et des socialistes d'Etat; la seconde est celle de ces ^ communistes libres qui s'intitulent anarchistes et de ces rêveurs imprégnés de christianisme qui n'appartiennent à aucun parti et sont plus nom* breux qu'on ne le croit généralement. Laplupart des philanthropes et des fanatiques religieux doivent être rangés dans cette dernière catégorie. Il me faudra forcément ne pas en tenir compte dans ce rapide exposé où je veux ne point sortir de la plus stricte réalilé et prendre par conséquent les hommes tels qulls ont été* tels qu'ils sont et tels qu'ils seront toujours. Bien qu'ils aient fait peau neuve tous les dix ans au cours

de noire siècle ei se soient réclamée de Bakoaniiie après airoir juré par BabeoC ptr Gabei» par

Weitlîng et par tant d'autres, les communistes libres ou réTolalionn aires a aoraieat jamais pu revendiquer mie si large place s'ils n'aiaieDl en recours à une lactique qui, en ces douze dernières années, a trainé dans la lange et dans le sang eenomd'anarchistes dontlk se sont affloUéf. Qnaot anx ntopistes de la philanthropie» c est là une e spèce qui ne disparaîtra pas tant que rfitai sera là pour cultiver la misère.

En laissant donc de côté les fantaisistes et en ne prenant en considération que ce qui relève directement de la raison, je pense que l'on peut interpréter ainsi les aspirations des socialistes : mise en commun de tous les moyens de produetion et réglementation systématique de la production dans rintérèt de la généralité. Cette mise en commun et cette réglementation devront se faire conformément aux vœux de la majorité absolue par Tintermédiaire de délégués désignés par elle.

Tel est le premier article du credo des socialistes de tous les pays* J'entends, et j'insiste sur ce point, j'entends des socialistes qui ne passent pas par-dessus les exigences de la vie réelle.

Je ne puis m^étendre, vous le comprendrez, ni sur la possibilité de réaliser ces théories — dont

LES CHAMPIOI>IS D£ LA LIBERTB

Tapplicalion ne pourrait se faire qu'au prix d'un ierrorisme sans exemple et d'un écrasement ^mplet de rindiyidu auxquels je ne crois pas — ni sur les conséquences incalculables qu'une dictature absolue et même passagère de la minorité aurait dans la marche de la civilisation.

A quoibon d'ailleurs? Il me suffira de rappeler à votre souvenir les conditions sociales dont nous souirrons tous en ce moment, de vous citer les privilèges que r£iat reconnaît au capital et à la propriété» les luttes intestines du travail laissé à la merci du capital. Il me suffira de faire allusion & ces choses pour vous montrer combien serait nulle et de nulle valeur la liberté économique et individuelle le jour où ces monopoles particuliers se fondraient dans un monopole unique, général, absolu au profit de la communauté. Ce qui est aujourd'hui une exploitation violente de la majorité par la minorité serait demain une exploitation ni moins violente ni plus justifiée de . la minorité par la majorité. L'oppression du faible par le fort deviendrait Toppression du fort parle faible. Et dans les deux cas on se trouve en présence d'un pouvoir privilégié ne faisant que ce qui lui plaît.

Le meilleur des résultats que le socialisme puisse atteindre se réduit donc à une interversion des pouvoirs.

Par contre, quel est le but de l'anarchisme?

En poursuivant la succession logique des idées émises, je répondrai que Tanarctiisme tend à la suppression de toute autorité ayant pour conséquence la classiQcatioa des hommes en exploiteurs et en exploités.

Toute autorité se base sur la violence et qui dit \iolence dit injustice. Il n'y a de justice qu en la liberté, absence de toute violence et de toute contrainte. La liberté repose sur l'égalité des conditions de la vie pour tous les bommes* Dresser sur cette base de Fégalité un bomme libre, indépendant, maître de lui-môme, ne demandant à la société que le respect de sa liberté, ne reconnaissant d'autre loi que la loi qu'il se fait de respecter la liberté d'autrui : voilà Tidéal de l'anarchie.

Quand cet homme s'éveillera à la vie, l'Etat aura vécu. La société se substituera aux gouvernements, les associations libres à l'Etat, les contrats libres aux lois coërcitives. La concurrence libre, la lutte de tous contre tous commencera alors. Les notions factices de force et de faiblesse s'eiïaceront dès que les voies seront libres et que l'on aura éprouvé le sincère égoïsme en vertu duquel le bien-être de l'un ne va pas sans le bienêtre de l'autre. Dès que les privilèges maintenus par l'Etat auront disparu avec lui, l'individu

LBS CHAMPIONS D£ LA LIBëRTK 185

pourra prétendre au produit intégral de son travail et ainsi se trouvera réalisée la première des conditions de ranarchisme — condition qui lui est commune avec le socialisme.

Vous voulez savoir guand Je serai h même de m'assurer le produit intégral de mon travail? slnterrompit Auban qui avait rencontré le regard interrogateur de son compatriote ; quand il me sera possible d'échanger ce produit contre un autre de môme valeur, au lieu d'être dans la nécessité comme av^ourdliui de le vendre, c*està- dire de m'en laisser voler une partie.

Avec la disparition de la violence» le capital se voit dans l'impossibilité d'arracher au travail le tribut que celui-ci lui paie actuellement; forcé lui est donc de prendre part à la lutte, de s'utiliser en prêts contre une rémunération que la concurrence réduira à la plus intime proportion. Car les banques rivaliseront entre elles dans la multiplication des moyens d'échange et rendront impossible l'accumulation des capitaux dans la main de celui-ci ou celui-là.

La fructilication du capital tue le travail; c'est un vampire qui l'épuisé. Supprimez-la et le travail est libre.

£t vous verrez combien elle est riche la nature, notre mère, quand elle ne sera plus tenue en bride par les institutions antinaturelles d'une

organisation iyrannique qui, sons prétexte do veiiler au bien public, achète au prix de la misère d'une population tout enlièze le luxe effréné d'une dérisoire minorité. Vous verrez que le biendire individuel correspo4d au bien public, avec oette nninee cependant que le second d^eod du premier et non le premier du second.

L'anarchisme Yeut cela — et rien que cela : la disparition de tous les obstacles artificiels qui eo dressent entre I homme et la liberté, Thomme et et son semblable sous les formes toujours le» mêmes du communisme, avec ce mensonge, le plus abominable de tous les mensonges, que l'individu ne doit pas vivre pour lui mais pour la collectivité.

J'ai confiance dans la puissance de la raison qui a déjà commencé son œuvre de déblaiement

et J'attends tranquillement l'avenir. 11 se peut que la liberté soit lointaine encore, mais elle viendra. Elle est la nécessité inéluctable à laquelle rbommepris individuellement a toujours aspiré et aspirera toujours. Car la liberté n'est pas un état de repos mais bien un état d'activité, de même que la vie est non un état de sommeil mais un état de veille dont nous ne sommes relevé»

que par la mort.

La liberté sous le nom de Tanarcbisme pose sa condition suprême en exigeant l'indépendance de

LBS CHAMPIONS DE LA LIBËBT£ 187

l'individu. C'est sous ce nom qu'elle livrera sa dernière bataille avec tout homme disputant sa propre personne à l'univers socialiste en voie de iormalion à l'heure actuelle. Nul ne pourra se désintéresser de la lutte> chacun sera contraint de prendre parti pour ou contre : la question de la liberté est une question économique. »

Depuis longtemps déjà Auban n'avait plus son air d'indifférente supériorité^ et ces dernières phrases avaient été prononcées avec une vivacité émue. Ses auditeurs semblaient partagés entre des impressions diverses : aucun d'eux ne lui donna la réplique immédiatement.

— J'ai donc agi en conséquence pendant ces deux dernières années, ajouta-t-il encore, et je vous ai dit où j'en étais. Ai-je été assez clair pour me faire comprendre ? je l'ignore, mais je sais que ma place est en dehors de tous les partis de l'époque. Ce que je cherche et ce que je trouverai, c'est l'individu... toi, et toi, et toi... tous

ceux qui après être passes parles mômes alternatives sont arrivés aux mêmes conclusions. Nous nous trouverons et, quand nous serons assez forts, nous agirons à notre tour... Mais j'en ai dit suffisamment.

Et il se rassit.

Quelques minutes s'écoulèrent pendant les- • quelles on échangea diverses observations en at-

ANARCUISX£S

tendant que Trupp prît la parole. Le coude sur le genou, le menton dans la paume de la maint il n'avait pas perdu un seul des mots de Carrard ; il se décida enfin et parla d ua ton bref et vibrant de conviction après avoir promené sur i assislance son regard pénétrant.

— Il vient d'être queslion de deux anar- 6h...ismes dont Tun ne serait pas de l'anarehisme. Moi, je n'en connais qu'un, celui qui a formé un parti chez les ouvriers et dont la nouvelle s'est répandue un peu partout. Il est du môme ûge que le siècle, il est même plus âgé puisque Babeuf le connaissait. Des bourgeois libéraux en ont peut-être inventé un autre, c'est possible, mais ça m'est égal... ça ne m'intéresse pas, ça n'intéresse pas les travailleurs. Quant à Proudhon, auquel le compagnon Auban en revient toujours, il y a beau temps qu'on ne parle plus de lui— pas même en France— et qu'on Ta remplacé par l'anarchîsme communiste et révolutionnaire du vrai prolétariat.

Si les compagnons désirent savoir ce que veut cet anarchisrae qui est le contraire du communisme d'État, je vais le leur dire en quatre mots.

D'abord, nous regardons l'individu comme le produit de la société à laquelle il doit tout ce qu'il a et tout ce qu'il est. Il ne peut donc pas se

mettre en dehors de la société parce qu'il est

obligé de lui rendre, sous une aulre forme c'est possible, tout ce qu'il a reçu d'elle. Pour la même raison, il ne peut pas dire : ceci ou cela n'appartient qu'à moi. La propriété privée ne doit plus exister; tout ce qui est produit et tout ce qui sera produit est propriété collective. L'un y a autant de droits que l'autre parce qu'on ne peut pas déterminer rigoureusement d'une façon quelconque la part de chacun dans la production.

Voilà pourquoi nous proclamons la liberté de jouissance, c'est-à-dire le droit pour chacun de prendre tout ce dont il a besoin. Voilà pourquoi nons sommes communistes.

Mais cela ne nous empêche pas d'être anarchistes. La preuve, c'est que nous voulons une forme sociale qui permette à chacun de développer pleinement et entièrement son « moi », c'està-dire ses talents, ses facultés, ses désirs et ses besoins. Pas de gouvernement, pas d'administration qui tournerait vite au gouvernement, pas de toute cette balançoire de votes et d'élections, pas de ces farceurs qui ne demandent qu'à se mettre à la téte des travailleurs pour les ûlouter.

Ck>mmunistes, nous disons : « A chacun suivant ses besoins » ; anarchistes, nous disons : tt A chacun suivant ses capacités 9.

Si Auban vient me soutenir que cet idéal*là ne

peut pas se réaliser. Je lui répliquerai qu'il n»

connaît pas les travailleurs, qu'il devrait connaître pourtant» car il a vécu assez longtemps avec eux pour ça. Les travailleurs ne sont pas d'aussi sales égoïstes que les bourgeois : ils sauront bioi se débrouiller quand la dernière révolution sera faite et qu'ils auront réglé leurs comptes avec tout le monde. Je crois qu'après rexpropriation des exploiteurs et la suppression ,

ÙC6 banques, ils laettront tout à la disposition de tous. Les palais vides retrouveront vite des locataires et les magasins bondés de marèhandises^ des clients : ce n'est pas de ça qu'on peut se mettre en peine.

Puis, quand cbaimn aura de quoi manger, se couvrir et se loger» quand ceux qui jeûnaient seront rassasiés, quand ceux qui étaient nus seront couverts, les travailleurs se grouperont pour produire en commun, et chacun consommera suivant ses besoins. Chacun recevra de la société l'équivalent de ce qu'il lui aura donné, jamais moins en tout cas. Que voulez-vous que celui qui est fort et qui produit plus qu'il ne consomme fasse de son excédent s'il n'en fait pa& proilter celui qui est plus faible ? Ët on me dira que ce n'est pas la liberté> cela ?... Car on ne de* mandera pas à un tel et à un tel combien ils consomment, combien ils produisent. Non, ils s'en

LES OHAliPIONS DB LA. UBBRTi 191

iront porter le produit de leur travail aux maga- 8iii8 généraux et Us prendront ce qu'il leur faudra... ^>

Trapp en était là quand il fat interrompu par un formidable éclat de rire du docteur Hurt. Il y

eut un mouvemeut de surprise; la plupart ne saTaient trop que penser, mais Auban était frandiement indigné.

— Vous riez, docteur, dit-il ; c'est assez triste pourtant de voir un honmie courir ainsi à sa perte de gaielô de cœur.

Trupp se leva» et Ton devinait que toutes les - fibres de son corps musculeux étaient tendues i se rompre. Il n*était pas Iroissé cependant, car il. se rendait bien compte que ses idées et non sa personne étaient en jeu.

— Avec des gens comme vous, s'écria-t-iJ, on n'y va pas par trente-six chemins...

Mais le docteur qui avait repris toute sa gravité habituelle ne parut môme pas Tentendre.

— Voyons, fit-U d*un ton brusque, sommesnous sur la terre ou dans la lune ? Quelle espèce d'hommes avez-vous donc rencontrée ? Vous ne verrez donc jamais dair?....

Et, se détournant, il eut un nouvel accès d'hUarité.

— n faut entendre ces choses-là pour y croire. Je vous en réponds I Ët dire que le Christ est

ANABCfflSTBS

mort depuis près de deux mille ans, que nous avons derrière nous deux mille ans d'expérience

chèrement acquise, deux mille ans de souffrances dues à des doctrines qu'on vient nous resservir sous les mêmes formes...

Soudain la scène changea : le cercle d'auditeurs attentifs et silencieux devint une réunion bruyante où chacun prenait part à une discussion passionnante.

Trupp s'était contenté de liausser les épaules. Son succès le consolait car son succès était visible et Auban lui-même le constata avec un certain étonnement. Les assistants avaient accueilli froidement un froid exposé d'arguments serrés ; ils aspiraient à un bonheur parfait et Trupp le leur promettait.

La promesse serait-elle tenue î C'était là ce que personne ne semblait se demander.

L*e8pérance a ses mauvais côtés, se disaient Garrard et Hurt dont les regards se croisèrent. Ne fait-elle pas û de la raison qui, péniblement, lentement, infatigablement aussi, démolit pierre à pierre le colossal édilice de Terreur?

Le poète allemand avait bu les paroles qui tombaient des lèvres de Trupp ; il était encore fort ignorant en matière d'anarchisme et avait en conséquence l'enthousiasme facile. Pour lui» ces choses ne faisaient pas l'ombre d'un doute : tout

serait bon, tout serait généreux, tout serait grand.

Il lendit la main à Otto et dit avec élan :

Permettez-moi d'être des vôtres.

Le Russe n'avait en rien modifié son attitude et son visage, si jeune encore mais déjà si grave, gardait son impénétrable impassibilité. L'ouvrier venu avec lui attendail tranquillement l'occasion de parler.

— Croyez-moi, cber monsieur» dit au docteur

M. Marell dont la voix tremblait d*émotion contenue, le cœur doit entrer en ligne de compte dans cette affaire du socialisme. Les fondements de la morale...

Mais rincorrigible docteur Tarrôta net, sans respect aucun pour les cheveux blancs de l'excellent vieillard.

— Je n'ai cure des fondements de la morale,

sir, car je suis matéric^îiste. La vie n'est pas tendre pour Tiiomme et j ai appris à mes dépens que si je veux être libre je dois y employer toutes mes forces et que de plus la sentimentalité est le pire de tous les défauts.

La discussion s'échauffait rapidement ; c'était à qui ferait entendre l'expression des sensations auxquelles tout le monde paraissait être en proie. II s'était formé autour de Trupp un petit groupe composé du poète, de M. Marell, d'un second compatriote de Trupp et enfin du Suédois qui

s'efforçait eonscieneieiisement de ne rien perdre

de ce qui se disait, chose ardue pour lui qui possédait vaguement la langue utilisée. On était là tout oreffles pour le méeanidm qui continuait h faire déliier devant les yeux émerveillés les tableaux enchanteurs de son avenir idéal.

Le docteur s'était mis à causer avec l'étranger arrivé le premier à la réunion ; le Russe examinait Auban comme s'il eût voulu pénétra jusqu'aux plus secrètes pensées de celui-ci. Quant à Carrard, il promenait un regard scrutateur sur ses hôtes et songeait aux saisissants contrastes de ces quelques physionomies : profil doux et bon de patriarche à. barbe blanclie chez le vieil Américain, traits fins d'éphèbe chez le poète germain^ face blême et sinistre dans l'ombre d'une chevelure inculte chez le Russe, lignes élégantes et spirituelles chez le Français, masque d'empereur romain au front puissant chez le docteur, tête de toi chevelu chez le Scandinave dont les yeux clairs gardaient leur éternelle expression tendre au fort des discussions les plus emportées...

— > Autant d'individus, autant d'êtres différents^ se disait Auban. Ët l'on voudrait leur imposer une loi unique?... Non, non, la liberté en tout et partout, dans les choses les plus infimes comme dans les plus grandes.

— Je regrette gue Ton t'ait intenrompu, Otto^

fli-il toQi hant comme le groupe entoarant son

ami se disloquait.

Mais Tcupp ne le laissa pas aller plus loin.

— J'ai dit tout ce que J'avais h dire.

Tant mieux. Yeux-tu que nous essayions de iBdre connaître plus compièl^ent notre manière de voir? Gela sera facile en nous posant réciproquement quelques questions sur certains points particuliers.

On redevint attentif, mais le calme était plus apparent que réel et plusieurs des auditeurs ne purent s'empêcher de se mèl^ à cette ardrate controverse.

— Je veux tenter, commença Garrard» de démontrer combien l'anarchlsme et le communisme dînèrent et sont peu conciiiables même dans leurs conclusions.

Tu réclames l'autonomie de l'individu, tu réclames pour lui rindépendance et la libre dispo* sition de soi-même, tu ireux qu'il puisse se développer librement dans toute sa plénitude, tu veux qull soit libre : sur ce point nous sommesabsolument d'accord.

Seulen^eat, tu t'es arrangé un avenir idéal en harmonie avec tes goûts, tes désirs et tes habitudes. Tu lui as donné le nom d'idéal de l'humanité et tu es convaincu que tout homme véritablement digne de ce nom sera aussi heureux

avec eet idéal que ta es sûr de Tètre toi-même.

Il iaul que ton idéal devienne l'idéal de tout le monde*

Moi, je TOUX au contraire que chacun puisse

prendre Tidéal qui lui conviendra le nûeujc. Je veux qu'on me laisse tranquille, je veux qu'on ne vienne pas me demander ceci et cela au nom de l'idéal de 1 humanité. 11 me semble que nous ne sommes plus autant d'accord.

Je me dégage, tu t'engages; je me tiens sur la défensivOi tu prends roffenâve; je lutte seul pour ma propre liberté, tu batailles pour ce que tu appelles la liberté des autres.

Passons au second point, à Tabrogation ou, pour dire le vrai mot^ à la suppression violente de certaines institutions. Tu parles de supprimer la religion : tu chasseras les prêtres, tu inter^ diras l'enseignement religieux, tu persécuteras les fidèles.

Moi, j'ai confiance dans la reconnaissance philosophique qui va sans cesse croissant et qui substituera la science à la croyance. Le défaut de liberté économique oblige aujourd'hui la plupart des hommes à s'affilier à l'une ouià l'autre des Eglises existantes et à ne pas s'en séparer. Que le travail soit libre et les temples ne tarderont pas à être désertés, la foi se perdra d'ellemême et les prêtres ne trouveront plus à qui

parler. Aussi je serais le dernier à approuver tout attentat commis contre la liberté indiTi-

duelle de celui-ci ou de celui-là pour lui défendre de regarder Diea comme son unique consolation^ le pape comme un être infaillible. Qu'il ait la foi ou qu'il soit athée, peu m'importe pourvu qu'il ne s'avise pas d'attenter lui-même à Tidentique liberté que je revendique pour moi sous ce rap- ' port.

On se mit à rire autour d*Auban : cette extrême

tolérance envers l'ennemi amusait les uns et irritait les autres. Auban ne se laissa pas arrêter par ces rires, car il était bien résolu à aller jusqu'au bout.

*— Comme moi» tu veux Tamour libre : reste à savoir ce que tu entends par amour libre. Le devoir pour la femme de se livrer à tout homme qui la désire, le devoir pour Thomme de ne pas se refuser aux désirs de la femme, le devoir pour la société d'élever les enfants issus de ces unions; le devoir pour la famille individuelle de se fondre dans la famille universelle : c'est cela, n'est-ce paS| que ta appelles Tamour libre? Ëh bien, je frémis h la seule pensée qu'un tel état de cbeses pourrait se réaliser. Nul ne hait le mariage plus que mol parce qu'il contraint l'bomme et la femme à se vendre l'un à l'autre, parce qu'il empiète sur la libre élection des êtres, parce qu'il

est un obstacle, — souvent insurmontable, — h la séparation et qu'il crée ainsi un en&r à deux «nqoel la mort seule peut mettre un terme t voilà pourquoi j'ai l'horreur du mariage. Jamais je n'oserai objecter quoi que ce soit contre la libre réunion de deux individus qui se sont librement choisis et qui restent fidèles l'un à rentre toute leur vie* Mais en revanche Je comprends aussi bien ces hommes on ces femmes qui aiment le changement dans les objets de leur tendresse et Je vois les unions d'une nuit^ d'un printemps aussi légitimes que les unions à j^rpétuité seules approuvées par Topinion publique actuelle* Les exigences de la morale me* paraissent tout simplement ridicules et nées d'un besoin maladif qu'ont certains individus de faire des règlements à propos de tout et hors de tout propos.

Snfln vous faites table rase de la propriété

privée avec une désinvolture et une suffisance dont le communisme ne donne que trop souvent des preuves. Vous dites : supprimons l'État, nous supprimerons du môme coup la propriété qui est protégée par l'État et nous aurons^ la propriété que l'État opprime. Vous n'aver aucun égard pour la propriété, j'en suis convaincu : si vous pensiez autrement ne seriez-vouspas plus soucieux delà propriété qui est vôtre F

Pas un Jour ne se passe qui ne tous en enlèye une bribe. Supprimez la propriété inique, celle gui met votre bien aux mains d'autrui, mais arrangez-vous pour en redevenir les propriétaires. Voilà le seul moyen de la supprimer réellement, le seul bon, le seul juste, le seul qui conduise en même temps à la liberté. A bas l'État pour que le travail soit libre et que la propriété soit* Quand Fargent ne sera plus grevé de privilèges con» servés par la viole'nce...

Mais la patience de Trupp avait des bornes.

— Gomment, s'écria-t-il avec indignation, vous gardez TargenU ce misérable argent qui nous salit tous, qui nous ravale, qui nous rend esclaves?

Auban haussa les épaules; il prit le parti de rire au lieu de se laisser emporter comme il avait été bien près de le faire.

— Permets-moi de te demander une chose :

cela te révolterait-il d'être en même temps ton ouvrleret ton patron? D*6tre le salarié, le salariant et Tassocié au lieu d'être le simple domestique du capital comme tu Tes maintenant? Je ne

le pense pas. Ce qu'il y a de révoltant, c'est qu'il puisse y avoir comme k notre époque des gens qui touchent des bén^œs sans avoir fourni aucun travail.

— A ton avis» comment détenninera-4-on la va* leur du travail?

▲NÀRCHI8TB8

— Parrutililé plus ou moins grande que letrayail aura et qui s'établira d'elle-même avec la

concurrence libre. Toute autre détermination; qu'elle vînt d'en haut ou d'en bas, serait arbitraire et injuste. Suivant son habitude le communisme en prend plus à son aise là-dessus : il met tout en tas.

Mais nous avons déjà la concurrence libre, s'exclama Otto.

— Erreur : nous avons bien la concurrence du travail, nous n'avons pas la concurrence du ea* pital. Vous voyez les conséquences désastreuses de cette concurrence partielle et celles des privilèges reconnus à la propriété ; alors vous criez : A bas la propriété. Mais vous ne voyez pas que c'est la propriété qui fait rindépendance, vous ne voyes pas qu'il s'agit uniquement de la rendre accessible à tous et d'écarter ainsi Tinégalité entre mattres et serviteurs. Grois«m*en» Torganisation du crédit libre, c esl-à-dire la possibilité pour chacun de se procurer les moyens du travail, cette révolution pacifique, radicale, la plus grande de toutes les révolutions aura pour suite une transformation si considérable des conditions de la vie qu'on peut difûcilement s'en faire une idée exacte.

U se tut et remarqua que ses explications éveillaient peu de sympathies. La plupart étaient im-

patients, seul le docteur restait pensif comme s'il pût médité loDgaerneot ce qu'il ?enait d'entendre. Car pour la plupart qui disait révolution, disait amoncellement de ruines et de cadavres, et ils hoehaient la téte d'un air de doute. Ce Ait pour ceux-là qu'Auban tenta de se faire plus clair encore :

— Savez-Tous ce qui résulterait de raboUtion

de l'intérêt — partant de l'usure? Une demande constante dans le travail humain^ l'équilibre entre Toffire et la demande, la réduction aussi . complète que possible de tous les prix et par conséquent une prodigieuse augmentation de la consommation, l'échange à valeurs égales et par conséquent la plus juste des répartitions de la richesse, un bien-être toujours croissant pour Findividu autant que pour le pays...

Celte fois Trupp éclata de rire.

— Elle est jolie, ta révolution. Et ce sont des blagues pareilles que tu veux faire croire aux travailleurs? Si je ne t'avais pas là sous les yeux, je penserais que je viens d*entendre un bourgeois. £h bienl mon cber, la révolution que nous ferons un Jour marchera plus rondement que toutes tes évolutions économiques. Nous n'y mettrons pas tant de façons; nous arriverons et nous reprendrons tout ce qu'on nous a volé par la force ou par la ruse.

— A moins que la bourgeoisie y mette encore moins de façons avec vous, riposta le docteur ; exempla doeeni. Gela vent dire : lisez rhistoire.

Hurt n'avait pas oublié, on le voit, la menace que ïrupp lui avait lancée précédemment et qu'il avait para ne pas entendre.

— En somme, dit à son tour TAllemand qui se rattachait à la « Liberty » de New-York et appartenait à la première section de la « Société eom^ muniste pour Téducation des travailleurs », il n'a pas encore été question de Tanarchisme propre-» ment dit qui existait dojà aune époque oii on ne connaissait ni le clan des Bostoniens ni la secte fanatique des autonomistes. G*est pourtant Tanarchisme qui compte le plus grand nombre de partisans. Il se propose le communisme dans la société libre reposant sur une organisation coo~ pérative du travail; il ne repousse pas l'obligation du travail puisqu'il pose ce principe : Point de droits sans devoirs. Il demande que les produits de valeur égale soient échangés par les associations productrices elles-mêmes, sans aucun intermédiaire ni bénéiice, et que les communes règlent toutes les affaires publiques à l'aide de contrats libres. L'État n'a plus sa raison d*ètre dans une société ainsi organisée dont la plu-

* part des membres se trouveront on ne peut mieux.

LB8 CHAMPIONS DB hk LIBERTE 20^

— Alors vous reconnaissez à la majorité le ilroit de recourir à la iorce pour imposer sa volonté?

^ Sans doute : l individu ue passe qu'aptes la société dont les intérêts sont autrement grands.

— Vous emboîtez le pas au socialisme...

— C'est singulièrement alléchant pour un anarchiste, intercala Trupp. Et la liberté de l'in* dividu, qu'est-ce que vous en lailes? Tout cela, ce n'est pas autre chose que le communisme centraliste et nous n*en sommes plus là aujour* d'hui. — Le vent de discorde qui soufflait dans les dubs depuis quelque temps et ayait provoqué la venue d'un nouveau journal menaçait de s'élever encore. ~ Quant à moi, je crois et je n'en démords pas que dans la société fùture chacun fournira volontairement sa quote-part de travail.

— Mais admettez, ût le Français de son air plein de courtoisie, que les hommes ne le fassent pas ; que devient votre droit à la jouissance?

— Us le feront, soyez-en persuadé, répliqua Trupp avec une conviction imperturbable.'

— Je crois que ce serait plus sage de ne pas y compter.

— Vous ne connaissez pas les travailleurs.

Mais les travailleurs ne seront plus que des

bourgeois quand ils se verront en possession et

ils seront les premiers à crier si on parle d'expro-

priation* Voo« ne faites pas assez grand eas de la

nature humaine, monsieur; vous paraissez oublier que régoisme est le mobile de toutes nos aetions. Supprimez ce mobile et la maebine du progrès cesse de fonctioaaer; le monde s'écroule et la civilisation a vécu. 1^ terre se transforme en un m a rai s croupissant... mais tout cela est impossible tant que les hommes y vivront.

Pourquoi ne prôchez-vous pas d'exemple?

demanda-t-on encore à Trnpp. Ce serait le meilleur moyen de démontrer la possibilité de mettre vos théories en pratique.

Trupp se dispensa de répondre en retournant la question à celui qui la lui posait. Auban ne fût pas dupe de Tartifice et releva la balle au bond.

Parce que l'Etat est maître de la circulation

et n'hésiterait pas à user de la violence à notre égard si nous voulions nous en créer une, répliqua-t-il. Aussi toutes nos attaques se tournentelles contre TEtat et contre l'Etat seulement.

Tout semblait être dit entre Auban et Trupp et la discussion ne pouvait plus que s^égarer : Auban prit une dernière fois la parole pour tenter de ramener à la simple, à la modeste réalité des choses que des aspirations mal définies transportaient dans le domaine de la lantaisie.

-«Bcoute-moi, Otto» et réponds nettement à ce

LB8 CHAMPIONS DB LA LIBBRTi 205

que je vais te demander, reprit-il de sa voix claire et dure. Dans Tèiai social que vous désignez sous le nom de communisme libre empé- ' cheriez-vous les individus d'échanger leur travail entre eux k Faide d'un moyen d'échange créé par vous? Les empôcheriez-vous de prendre personnellement possession du sol dans un but d^intérét personnel?

Trupp s'attendait peu à ce coup droit; s'il disait oui, il aTOoait que la société pouvait faire violence à Tindividu et il renonçait purement et simplement à cette autonomie de l'individu qu'il revendiquait quand même; s*il disait non, il admettait le principe de la propriété dont il avait dit ne pas -vouloir entendre parler.

Tous voyaient son embarras et avaient h&te de savoir ce qu'il allait répliquer.

— Tu vois tout cela en homme qui a les yeux pleins de ce qui se passe autour de lui. Dans la société future chacun aura h sa disposition tout ce dont il aura besoin et le commerce tel qu'on le comprend maintenant n'existera plus; ma con- Yiction est que dans ces conditions personne ne prétendra à l'occupation absolue et exclusive du sol...

A.uban se leva; il était encore plus p&le que d'ordinaire.

— Otto, nous avons toujours été sincères l'un

envers Tautre et ce n est pas le moment de changer. Tu sais aussi bien que «md qae ta réponse n'en est pas une : ta te dérobes, voilà tout Hais J'insiste et je te demande de me répondre catégoriquement par oui ou par non si tu veux qM nous continuions nos relations.

Trupp était toujours perplexe quand il rencon- ^a le regard d*un compagnon qui Jamais ne lui avait entendu mettre en doute le principe de la liberté individuelle. £t ce fut contraint et forcé pour ainsi dire qu*il riposta :

— L'anarchie accorde à tout groupe d'individus la faculté de s'organiser comme ils le veulent et 4e passer ainsi de la théorie à la pratique. Je ne vois pas comment on pourrait expulser régulièrement quelqu'un de la maison qu'il s'est bâtie...

Nous y voilà. Ce que tu viens de dire rétute complètement les principes dû communisme que tu défendais si bien tout à Theure. Tu reconnais la propriété, la propriété du sol et des matières premières, tu as revendiqué le droit pour chaque travailleur au produit intégral de son travail : tout cela, c'est bel et bien de TanaicMe. Ta phrase du «Tout à tous » n'a plus de sens, c'est toi qui le déclares.

Maintenant un exemple pour rendre tout ma*

lentendu impossible.

rai un coin de terre dont j'utilise le produit. Le communiste me dit : Tu as volé la société. Mais ranarchiste Trupp — ce nom lui revient à. présent — l'anarchiste Trupp proteste : Pas le moins du monde et il n'y a que la violence pour se permettre de me chasser et de me prmdre, nefût-ce qu'un centime» du produit de mon travail*

Je conclus, car j'ai atteint|mon but en prouvant

ce que je tenais à prouver — à savoir qu'il n'y a pas de conciliation possible entre les deux grands courants se partageant l'humanité, entre l'individuaiisme et l'altruisme» Tanarchisme et le soeialiame, la liberté et Tautorité.

J'affirmais que toutes les tentatives de concilier l'inconciliable perdraient rapidement pied et tomberdentlàoù sont tombées tontes les utopies; que tout homme sérieux se verrait dans la nécessité d'opter ou pour le socialismue — c'est-à-dire pour la violence contre la liberté — ou pour Ta* narciusme — c'est-à-dire pour la liberté contre la violence. Trupp a essayé d'écban[ier à cette nécessité : il n'a pas pu. Il me serait facile de recommencer l'expérience avec chacun de vous, je sais qu'elle donnerait les mômes résultats. Trupp s'est, prononcé pour la liberté : Trupp est anarchiste, oe que je m'étais toujours refusé à croire jusqu'à, présent.

Auban se tut. Triipp dit encore :

— Oui, mais nous mettrons nos prineipes com* mnnistes en pratique et notfe exemple sera si coavaiucaut que vous nous imiterez et que vous renoncerez de vous-mômes à votre propriété individuelle...

Garrard ne j ugea pas nécessaire de riposter* Il se rendit parfaitement compte que cette conciliation apparente était le suprême effort de son ami pour masquer la divergence survenue depuis longtemps entre eux et maintenant vi^leaax yeux de tous. S'entôterait-il à vouloirsauver quelqu'un qui s'y refuserait obstinément 7 A partir de cet instant il ne prit part à la conversation qu'autant qu'on riuterpellait directement. L'animation était très grande; huit heures sonnèrent que personne n'avait encore pensé à se retirer. Jamais cependant on n'était resté aussi tard et ce furent le docteur et le Français qui se levèrent les premiers.

Mon cher ami, je ne viendrai plus à vos dimanches, dit Hurt h demi- voix en prenant congé.

On y assiste à des choses qui donnent le vertige : votre compagnon cabriole en plein ciel et je ne me sens pas la téte assez solide pour le suivre si haut.

Et il s'en alla pendant qu'Auban le regardait

en souriant. Le Français voulut le remercier en-

LES CBAMPIOVS DB LA LIBBRTé 209

core d^un aceueil aussi aimable, mais il ne le lui

permit pas.

— Nous n'avons fait que dresser la carcasse de ' l'édifice, mais cela suffit pour aujourd'hui. Une

autre lois nous finirons.

— Vous vous engagez dans une voie hérissée de mille difficultés, toutes plus redoutables les unes que les autres. Vous auriez pu vous les éviter en laissant de côté un mot qui fera reculer bien des gens tout disposés à vous suivre, peut-être même déjà gagnés à votre cause.

— Ce mot anarchie définit admirablement ce que nous voulons et ce serait lâche et maladroit de le repousser pour faire plaisir aux trembleurs. Quand on ne se sent pas le courage de prendre un mot et de le retourner pour voir ce qu'il signifie, on n'aura pas le courage d'avoir une opinion et d'agir suivant son opinion.

— Je rentre à Paris dans quelques jours; puis-je vous rappeler aux souvenirs de notre ami, M. Auban?

— Certainement. Dites-lui qu'il se comporte en mauvais égoïste puisqu'il trahit ses propres intérêts. Il a consenti à assumer sur lui une lourde responsabilité et Tégoïste ne veut aucune responsabilité en dehors de celle de sa personne.

— Qui est-ce? demanda Trupp lorsque l'étranger se fut éloigné.

210 AMAmGHItTB&

^ 11 6st arrivé uq peu avant vous et c'est poisr la piemière et la dernière fois gu'il vient, fit Gai-

rard après avoir donué le nom de sou visiteur.

— > Alors ta ne le connais pas? reprit lo miea-

nicien avec humeur.

— Pas plus que cela.

— Tu aurais dû me prévenir tQut de suite.

— Tu oublies, Otto, que nous n'avons rien à cacher, riposta Auban d'un ton sévère. Tout le monde aurait pu entendre ce que nous avons dii«

Il se rassit à la place que le docteur avait laissée libre au coin du fèu et il plongea sa tAta dans ses deux mains, ne prêtant plus qu'une attention bleu distraite à la discussion qui était générale et à laquelle le Russe lui-même s'intéressait. Tout ce qu'il en saisissait affirmait sa propre détaite et la victoire incontestable de Trupp.

— U est possible que moins de génies se prc^ duisent, s'écria le Scandinave avec enthoii* siasme, mais ce ne sera pas un grand malheur. Nous verrons les talents se multiplier et dtacun sera en même temps artisan et intelleclnel. Lesfacultés se distribueront au lieu de se concentrer et la moyenne sera encore de beaucoup supé»

rieure.

£t mille Ânes seront ensemble plus fins que

LBS OHAliPJOlVS SB LA. LIBERTÉ 2ii

dix sages, ajouta menlalement Carrard; poucfiioi î Par la bonne raison qu'ils sont mille. .

En réalité on ne se souvenait même plus de loi. Pendant tout le temps qull avait parlé, on airalt senti iMoser dans Fair le souffle glaeial delà raison, mais maintenant on revivait devant la perspeetiYe enchantée d'un avenir merveilleux. Tons riràlisaient d^entrain et d'imagination pour décrire cette vie future sous les plus riants aspects, tous se grisaient de leurs propres paroles, tous oubliaient le lieu où ils se trouvaient. Us ne manquèrent pas de se moquer agréablement de l'objection soulevée par les adversaires : par qui les travaux déplaisants seront-ils faits?* Pour l'un, les gens de bonne volonté ne feraient Jamais défaut ; pour l'antre, il n'y aurait plus de travaux de ce genre : on inventerait des machines • fui s*ai chargeraient .

Jamais Auban n'avait été plus convaincu que le pire ennemi de l'homme c'est le plus souvent l'homme lui-mdme; Jamais il n'avait ressttuti plus vivement combien la tyrannie de l'amour est autrement redoutable que la tyrannie de la haine, n aspirait à renverser les privilèges, eux niaient toutes les qualités et toutes les valeurs, même celle du travail. Ses eflorta étaient tournés contre Thomme et ce que l'homme avait fait dans des jours de folie ou d'erreur : il vain-

crait, c*6tait inévitable ; eux s'en prenaient à la

nalure elle-même : leur espoir de triompher n'élait-il pas chimérique f

L'abtme qui 8*était ouvert entre lui et eux se creusait de plus en plus. La bataille était enga^iée entre deux ordres d'idées diamétralement opposés et c'était contre le christianisme sous ses formes multiples que les jeunes marchaient. L'humanité n*avait pas eu d'ennemi plus dangereux ni plus néfaste que son prétendu Rédempteur : il avait enseigné l'humilité et le renoncement de soimême, il avait fait surgir toute cette misère épouvantable qui à présent appelait le libérateur. Il faudrait écarter Dieu dans toutes ses manifestations.

Une heure se passa ainsi. Insensiblement la conversation s'en alla vers les événements à l'ordre du jour; les exécutions de Chicago, des troubles graves imminents à Londres occupaient tous les esprits. On résolut de suspendre pour quelque temps les réunions du dimanche.

Quand l'Américain se leva enân et donna le signal de la retraite, ce fut une surprise générale de constater combien la soirée était déjà avancée, Auban serra la main de chacun, mais il garda celle de Trupp un peu plus que d'habitude dans une étreinte plus vigoureuse, comme pour lui dire : réfléchis et décide-toL Car Auban avait

vraiment la plus grande estime pour lui. Quant ' à 011 0 il était assez mécoptent de son ami et ne faisait aucun effort pour le dissimuler. Carrard sourit en s'en apercevant. M. Morell se montra encore plus aimable que de coutume.

— Well, Auban, lui dit-il eu lui prenant les deux mains, vous êtes un homme singulier. Il y a i)eaucoup de vrai dans tout ce que vous avez dit, mais c'est d'un froid glacial. Pas un mot qui. réchauffe le cœur...

— ûhl monsieur Marell, je crois que vous vous trompez : la liberté réchauffe autant que le soleil. Il n'y a de glacial que le froid du cachot. Notre cœur n'aura que plus de trésors à prodiguer le jour où il pourra battre en toute liberté, mais il ne faut pas que nous retirions à notre raison le soin de diriger notre vie : nous venons' de prouver à révidence que noire cœur est incapable de suivre notre raison sur le terrain économique...

Âuban était seul. Il ouvrit les deux fenêtres et resta immobile et songeur, les regards dans le noir de la rue, tandis que la fumée se dissipait dans la chambre et que le garçon enlevait les verres. Maintenant que la fraîcheur nocturne lui cinglait le visage, il se rendait compte combien la lutte avait été chaude et combien elle l'avait épuisé au physique... Et c'était pour en arriver à cela qu'il avait donné toute sa jeunesse... Cette

ANA&CHXSTSB

fois encore comme tant d'autres, il était tenté de trouver le sacrifice trop grand en comparaigoD avec les résultats acquis. Oui, TAméricain avait raison de trouver que cette certitude faisait froid au cœur ; mais au fond ne produisait-eUe pas sur lui l'effet salutaire d'un bain intellectuel au sortir du long engourdissement de la foi et de Tespé rance passive?

11 se souvenait combien il était jeune encore et combien encore il avait devant lui de bonnes années d'activité. Alors môme que toute cette activité eût dû rester en apparence aussi stérile que la soirée de ce jour, il ne s'en fût pas moins senti pénétré d'une grande force et d une joiQ profonde.

fit ce fut d'un accent mftle et convaincu qu'il dit

tout haut en se retournant :

— Oui, toute ma jeunesse pour cela..*

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