‹ Anarchistes; moeurs du jourChapitre 4 sur 17 · LE ROYAUME D£ LA FAIM · texte numérisé non relu

LE ROYAUME D£ LA FAIM

L*East-BncI deT.ondres est l'antre de la misère.

Ainsi qu'un monstre noir et sans mouvement»

^Ue s'est blottie là dans unsilence inquiétant etde ses bras gigantesques de pieuvre elle étreint dans un embrassement formidable tout le faste de la dité et du West-End. Ceux de gauche traversent la Tamise et englobent tout le sud de la capitale ^vec les quartiers de Rotherbite^ de Deptford, de Peckham, de Camberwell, de Lambeth; ceux de droite se ramifient à travers les confins du nord pour aller rejoindre les premiers au point où Battersea se soude à Chelsea et à Brompton.

ANAKGHISTK8

L*Ëast ËQd est un monde à pari» aussi distant du West-Bnd que le valet peut Fètre du maître.

Parfois, on en entend parler, vaguement, comme d'un pays tort éloigné où vivraient d'autres hommes ayant d'autres coutumes et d'autres mœurs. • .

Auban avait promis à. Trupp d'aller lui rendre visite le premier samedi de novembre. U comptait profiter de cette sortie pour faire avec son ami une promenade dans l'Ëast-Ënd qui se terminerait au club des révolutionnaires russes. Le samedi avait été choisi parce que ce jour-là les transactions s'arrêtent à Londres plutôt que les . autres Jours de la semaine; le samedi, la librairie de Carrard et la fabrique d'Otto fermaient pour trente-six heures.

U n'était pas loin d'une heure lorsque Garrard quitta son bureau situé dans l'une des voies latérales de Fieet-Street. L'affairement et l'encombre* ment semblaient être dix fois plus considérables encore qu'en temps ordinaires et ce fut avec 1^ plus grande peine qu'il se firaya lentement un chemin au milieu des camions de marchandises et de ballots de journaux, du grouillement des passants. Gomme il avait résolu de ne pas rentrer d'abord chez lui, pour s'éviter une perte de temps assez forte, il alla déjeuner dans un restaurant du voisinage où il trouva foule, et tout en mangeant ilparcourut rapidement les journaux : tous étaient

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pteins ées faits et gestes des unemployed et des

choses de Chicago. Trafalgar Square : charges de poUcemen» dispersion des maaifestants, nombreuses arrestations pour propos séditieux... Hyde-Park : femmes sans asile, seize nuits en plein air, morts causées par le froid et la faim, malheureuses dirigées sur les workhouses ou sur les hôpitaux... Préparatifs pour rexécutiou des condamnés de Chicago : embarras occasicmné par le nombre insuffisant des potences, pendaison de quatre anarchistes d'abord et des trois autres ensuite, mesures d'ordre extraordinaires, recours en grâce signé par quatre des condamnés et rejeté par le gouverneur... Auban n'en lut pas davantage.

Et voilà où l'on avait ravalé la vie humaine... Pas de Journe se passait sans que quelques-uns n'eussent à remplir leur rôle d'égorgeurs et les autres leur rôle de victimes expiatoires* £t les uns aussi bien que les autres étaient poussés par la même folie... Et la situation était sans issue pour les uns aussi bien que pour les autres, car tous sacriûaient à une idole sortie des mains de Thomme : le Devoir. Et c'était parce que le Devoir l'exigeait d'eux que les uns tuaient et que les autres mouraient...

Auban prit le premier omnibus qui partait pour la station de Liverpool Street. De l'impériale où il était monté, il put voir les statues de la reine

et dn prinoe de Oallee érigées- snr remplaeeninit

de cette porte de Temple Bar qui était si gênante pour la cironlaUaii et duhaut de laqueUe aamnnr trait Jadis aa peuple les tètes tontes sanglaiites des suppliciés. Cela le ût songer àla lente ascension de rhamanité vers la Imnièra. Que de temps encore, sans doute, il lui faudrait pour atteindre jusqu'à la liberté... Mais si long que cela piUètoei» cela serait cependant et ces nuumments sendent

renversés, Ijalayés avec les couronnes, les manteaux de pourpre et les sceptres — vestiges démodés dn moyen âge. Il s'agirait alors de lutter contre un autre tyran, bien plus aveugle encore : le peuple souverain. Une période de malaise général se produirait, période d'accoutumanoe^ à l'égalité, de surveillance réciproque, de petites querelles incessantes et de peipétualles oontpadictions; Le quatrième état devenu troisième, Touvrier passé bourgeois, les traits caractérisUgues de celui-<oi se seportersient sur celui-là qni

s assiniilerail la platitude des idées, la suffisance pharisaïque des gens infaillibles à la vertu repue, fit les sincères en seraient de nonveau réduits à se liguer pour engager encore la lutte et défendre leur moi menacé*

L'omnibus n'avançait qu'avec les plus grandes difficultés; Taffluence était énorme, surtout dans Ludgate HilL Une- brume montait du côté de Haï-

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born Yiaduct et déjà le pont de fer de Farringdoû Staet m était tout enyeloppé; dans la dîrefltnm opposée, là où la Tamise finnaît sous le pont de BlackfriarS) le ciel était encore lilu:e. Quand La mafisif libioiile a'mgouff m sous. le pont de la ligne Londres-Ghatham-Douvre,ilsemblaitabsoluxoent impossible de se £rayer un passage daos la maese grouillante... Void enfin SaintrPaul seprcH filant en tons plus clairs sur un fond noir; voici le^nonument de la reine Anne ; toîcI le cœur de la grande cité. L'onmibnB allait de sa numhe • lente mais régulière; on passa. Cheapside reseemldait à un large fleuTe <Aarriant é&s têtes humaines. La Banque apparut ensuite, morne et tnste avec ses murailles sans fenêtres et ses portes d^ doses. Les innombrables établiesements financiers groupés autour d'elle, comme des petits sous l'aile protectrice de' la mère, étaient égalemmt fermés : tout le* monde ooundt diner, rentrait chez soi, se hâtait d'aller prendre on peu. de repos. Des milliers et des milliers de personnes se coudoyaient, fiitiguées du labeur de la semaine, talonnées par leurs désir&individuels» désireuses d'oublier pendant quelques heures les colonnes de cliillres qui remplissaient toute leur vie et bandaient jusqa'aax dernières cellules de Irar eermto. Grooms, eommis, comptables, gros né^cianis, spéculateurs, usuriers, rois de Tor

auxquels rien ne s'aylse de résister, tous pressaieut le pas, se croisant, se dépassant» dans un eliaos qui n*était qu'apparent, car le mouvement ne subissait pas le moindre ralentissement.

L'omnibus s'arrêta; des gens descendirent, d'autres montèrent. Une cohorte entière s'était précipilée vers les marchepieds; la plupart durent se retirer pour se rejeter sur les voitures sui* vantes qui se Accédaient & de très courts intervalles et formaient comme une sorte de convoi.

Auban de sa place dominait la foule et parfois suivait machinalement des yeux l'un ou l'autre des piétons. Tantôt c'était un étranger ne sachant plus trop de quel côté se tourner aa milieu de ces flots pressés ; tantôt un gentleman mis avec une simplicité rafûnôe dont les traits pétris d'orgueil et d'intelligence paraissaient dire : « Le monde m'appartient, je l'ai payé. C'est moi qui vous entretient tous autant que vous êtes, souverains et courtisans, capitaines et soldats, sa* vants et penseurs, et vous travaillez tous pour que je sois.Les honmies ne sont que des imbéciles. Je les connais, mais moi j ai su m'arranger autrement. »

Auban reporta ses regards sur la Banque ; là

dormait le secret de tous les bonheurs et de toutes les souffrances. C'était pour le plus grand nombre une énigme indéchiffrable que l'essence

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