‹ Anarchistes; moeurs du jourChapitre 5 sur 17 · LB ROYAUBIB DE LA FAIM · texte numérisé non relu

LB ROYAUBIB DE LA FAIM

de celle puissance supérieure présidaal à leurs propres destinées. Le plus grand nombre restaient confondus en entendant parler de ces fabuleuses richesses dont ils n'avaienlaucune part : d'où venaient-elles ? ils Tignoraient; oii s*en allaient-elles ? dans les mains des riches, ils le voyaient. Mais comment s'accumulaient-elles là? Par suite de quel mystérieux travail recevaientelles le pouvoir de modeler le monde au gré de leurs caprices? Ët Ténigme pour le plus grand nombre gardait son mot. Il était cependant là, accroupi au milieu d'eux, le vampire qui buvait leur sang, poussait leurs femmes à la boue, étouffait leurs enfants... Ils passaient sans réfléchir sous ces murs derrière lesquels s'entassait tant d'or fait de leur chair.

Lorsqu'on leur disait que leur pays était grevé d'une dette publique s'éleyant à des centaines de millions, quand on leur affirmait que chacun d'eux était solidairement responsable de cette somme formidable, ils restaient indifférents ; se doutaient-ils de ce qu'est un milliard?... Mais la semaine de loyer à payer, une note de quelques shillings chez le boucher les plongeaient dans des, transes mortelles pour plusieurs jours.

Le socialisme trouvait en quelques-uns d'entre eux des auditeurs bien préparés. Le socialisme annonçait qull n'est d'autre valeur que celle du

tmail ; en emstatant gne toates tes riobesasB

étaient accaparées par ceux qui ne travaillaient pe8,iis en tiraient natmeUemeai o«Ue GonclaaiiBi gtie lea autres s'enrteliissaient de tour travail à

eux» donc qu'on leur volaitieur travail. Gommant «la était-il possible ? Beancoiv ne te aompr»-

naient pas : les volés n'étaient-ils pas cent fois, mille lois supérieurs aux voleurs par le nombre? Les plus intelligents se dirent que tes yolams s'enleridaient et se soutenaient et que par conséquent les volés n'avaient qu'une cbose à faire — tes imiter. Bt ils se faisaient sooialistes^

Pour Auban le secret n'en était plus un depuis que ses études avaient fait tomber un à un tou& les voiles dont le sphinx s'était affublé. Il avait pu reconnaître que l'idole devant laquelle tous se prosternaient n'étaitqu'un vulgaire éponvantaU ; des mains habiles Pavaient pourvue d'une méoa* nique compliquée et des mouvements automsr tiques lui donnaient les apparenees de la vie.

L'insouciance des masses avait mis entre les doigts rigides de ce mannequin des armes aussi redoutables que tes privilèges et tes prérogatives de toute nature. La Banque était une de ces armes avec son droit conféré par TËtat d'émettre du pa[)iep-monnaie. Par elles s'amoneelatent oes richesses inouïes bien faites pour donner une fausse idée du bten-ôtre réel dont te pag» pou-

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vait jouir. Son monopole la mettait en dehors de la concurrence et s'opposait à l'application du Iiriiioipe de la literlé des transadioiis, annihilait

toute confiance en dehors d'elle et taisait obstacle entre 1 oiïre et la demande, créant cette épouvaa. table inégalité des richesses, élevant les uns an rang de maîtres, abaissant les autres au rang d'esclaves.

Supprimer le monopole de Targent, retirer à la

casteprivilégiéeia l'acuité de maintenir un unique moyen d'échange» e^étail snp|irini0r r£tat et donner son libre essor an trafic humain.

L*omuibus reprit enfin sa marche, laissant derrière lui la Banque et la Bourse an fironton de laquelle brillaient comme une sanglante ironie ces paroles de ia Bible : « Tàe eartà is ihe Lord s and iàe fuhMs thertofh. 11 quitta Broad«Street où là circulation semblait pour ainsi dire impossible et s'engagea dans des mes étroites beaucoup moins fréquentées qui lui permettraient d'atteindre plus rapidement la station terminale malgré un détour assez considérable* Auban sentit tomber sur ses épaules un froid noir entre cm hautes bâtisses revôcbes et taciturnes.

La voiture ût enfin halte devant la gare de liverpool Street et Auban entra au bar qui se trouvait à l'angle de iaïue. On s'y écrasait; beaucoup bamient debout, parlant, discutant, gesticulant,

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criant pour essayer de se faire entendre. Les portes battaient constamment et l*argent ne cessait de tinter sur les tables. Auban parvint à découvrir un coin libre où il but à petits coups un

« hall and half », avant de pénétrer à l'intérieur, de la station.

Dans un grouillement de crieurs de journaux, de commissionnaires, de décrotteurs, de marchandes de fleurs et de camelots de tout genre et de tout âge, il aperçut un pauvre gamin dont personne ne semblait se soucier ; adossé à la grille, les mains dans les trous de [la loque inf&me qui lui servait de pantalon, le visage ravagé par les vices, il ne bougeait pas, is'entôtant à regarder ses maigres pieds nus rougis par le froid. Âuban n'eut aucune peine à deviner la faim qui devait ronger les entrailles du malbeureux et il s'en lut acheter quelques oranges qu'il lui donna. L'enfant y mordit avidement sans môme relever les yeux : on eût dit un chien affamé qui se Jette sur un 08. Depuis combien detempsétait-illà? Depuis combien de temps n'avait-il rien mangé? Auban eut un frisson, avant-coureur de toutes les sensations horriblesquil'altendaientdans cet East-End, refuge de toutes les misères et de tous les déshérités.

Pendant qu'il roulait vers la station de Shoreditch, Auban voyait surgir dans son esprit mille

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souvenirs qui se groupaient, se coordonnaient et finissaient par former une sorte de gigantesque et sinistre panorama des misères de FEasl-End.

11 songeait à tant d'autres promenades de ce genre au cours desquelles il avait sillonné dans tous les sens le vaste empire de lafaim à Londres : Taprès-dînée. d'été passée à visiter Tile des Chiens tout entière età admirer les travaux cyclopéens qu'on y avait exécutés dans les vingt dernières années — et aussi à se sentir le cœur serré devant ce dédale de rues perdues aux bicoques disloquées et branlantes où une race épuisée cachait d^instinct le pullulement de ses maux; puis la soirée passée à Poplar à assister aux plaisirs de ces pauvres diables dans un beuglant de dernier ordre parmi des garçons en bras de chemise et des iilles en chapeau àplumes qui, un bock d'ale à la main et la pipeà la bouche, accompagnaient souvent les chanteuses aux voix de rogomme et les simili-nègres. Puis encore cette autre demi-journée prise par des flâneries à travers Wapping avec un vieux matelot qui lui montraitles docks etl'emmenaitlesoir dans Sanct- OeorgeStreet» le rendez- vous bien connu des gens de mer; ils étaiej^t entrés dans un bastringue fameux où des Malais, des Danois, des Chinois et quantité d'autres dansaient et se saoùlaient fralerneilement... Etla visiteàlafumeried'opium,

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un trou noir et sinistre pr^s de la Monnaie, où un silence^ de mort pesait sur des individus aux ikdes oadatértqueitf... Bt les eamtes noeUmm et solitaires dans les cloaques de Whitechapel et de Bow dont pas une ruelle ne lui était inconnue.?^» Oae de dégoûts il avait prouvés par là dewit les choses qu'il avait vues... que d'épouvantes il éprouvait encore en aongeant à tout oe qui était caché dans ces quartiers, honte de la grande cité...

Auban n'avait ni passions mineuses ni peiH eliants de nature à lui prendre beaucoup de sa vie. La plus grande partie de sa journée était absorbée par le travail ; ses soirées étaient sonsacrées à ses études sociales ou au mouvement qui rintéressait; ses dlmansbes appartenaient .à ses amis : ee qui lui restait de temps disponible était employé à faire plus ample connaissance avec la capitale anglaise. Ces exeursions miramuros étaient son unique distraction et de plus la plus vive de ses jouissances. 11 était heureux quand il pouvait avoir quelques heures à lui pour faire un de ces tours pédestres; ilprenait un plan de Londres et ûJLaitsoigneusement sonitinérairs, puis il partait. Il se plongeait j^vee une véritable ivresse dans cette vie prodigieuse qui u avait pas unseul instantdetiéve^il se sentait entraîné, amporté par le soufûe si puissant de son époqoe

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6til lentralt brisé^en proie,àii&e espèce de pmttaifon désespérée devant cette activité sans égale qui portait les uns au sommet de toutes les joies et Jetait les autres au îùûd des pins navrantes

détresses.

Souvent d^à il s'était proposé d'aller planter sa tente, peur un certain temps du moins^ au milieu de ces déchus afin de les étudier plus à hmiXf maiis toujours le temps lui avait fait défaut. (Bon gré malgré, il devait donc s'en tenir àee qu'il voyait et à ce qu'il entendait dans ces occasions — ce qui d'ailleurs était déjà bien suffisant.

Trupp venait de fttire ce qu'Aubon n'avait pu réaliser. 11 avait écrit à son ami que, par suite d'une discussicm avec son patron, il avait de- •mandé son compte et qu'il mettait la circonstance à profit pour se loger plus près de Wbitecliapel ; il lui avait donné rendea-vous en même temps à Slioreditch. Le rendez-vous était pour quatre beures et la >demie eonnait comme Auban desoendaH de vri^n : il attendit sans impatience.

Trupp l'ut exact. Avec salarge carrure il arrivait aisément à se frayer un passage à travers la foule et il ne tarda pas à apereevèir son ami quî/les deux muins sur la poignée de la canne, avait encore la même attitude que le soir où il l'avait rencontré à l'improviste dans Soho : seulement œtte fois Garrard était tout à ce qui se passait

autour de lui au lieu de s'abîmer dans ses propres pensées. Ils échaDgërent un salut: ni l'un ni l'autre ne parlèrent de la dernière réunion.

Ollo raconta d'une voix amère labrutalitéinsolente de son patron et la misérable docilité de ses camarades de travail. Les compagnons s'endormaient dans une apathie lâche, .un exemple devenait nécessaire si on ne voulait pas voir tout le monde s'endormir pour de bon. Inutile de dire que Trupp avait un air encore plus sombre que de coutume ; il était très pâle, de cette pâleur particulière que donnent les nuits blanches, et ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux. Ils se dirigèrent du côté de Hackney Boad, rue interminable, rue morne s'il en fut, rue habitée par les petits « shopekeepers » ; puis Trupp prit dans la direction de Bethnal Green.

Brusquement la vie parut se retirer devant eux; les voies se firent plus étroites, plus sombres, plus abandonnées : plus rien que des portes et des fenêtres closes dont les vitres enduites de crasse ne devaient laisser passer que bien parcimonieusement la lumière. De loin en loin, une lamentable boutique de bric-à-brac. Ils parcoururent quelques-unes de ces rues avant de tourner sous une voûte au bout de laquelle le jour semblait moins gris : les constructions y étaient moins hautes. Us débouchèrent sur une petite

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