LE ROYAUMË D£ LA FAIM
ce quartier si singulier où Ton ne voyait que misère, de quelque côté que l'on se tournât.
Ils arrivèrent ainsi dans une sorte de cour étranglée entre de hautes maisons sales : Gibraltar's Gardens » portait la pdaque indicatrice.
—Les Jardins de Gibraltar, gronda Otto, peut-on se moquer plus ouvertement des malheureux qu'on laisse mourir de faim?
Des enfants eou raient en patins à roulettes sur 1 asphalte craquelé de ces jardins où pas un brin d*herl>e ne poussait.
Les deux amis s'enfoncèrent de nouveau dans un labyrinthe de ruelles bordées de vieilles habitations dont les portes étaient si basses qu'il fallait se baisser pour entrer; presque toutes étaient occupées par des brocanteurs dont les marchandises débordaient sur le passage, puis Auban et Trupp se trouvèrent brusquement en plein Ghurch Lane, dans tout le brouhaha d'une voie très fréquentée. L'animation était d'autant plus considérable qu'on se trouvait au samedi soir.
Auban» fatigué par une aussi longue marche, boitait plus fortement : il proposa à Trupp d'entrer au premier public-house et de s'y reposer une demi-heure. lis s'installèrent dans un eoin, continuant de se montrer peu causeurs, se bornant à échanger de temps à autre une observation. L'établissement était un véritable assom-
moir de la plus basse catégorie; il avait pour enseigne <« Tiie chinmey sweep », ainsi que Carrard le remarqua en souriant. Le sol, semé de sciure, était couvert d'une épaisse couche de boue et de crachais; le comptoir disparaissait sous une croûte de crasse. Derrière le comptoir, des garçons n'avaient pas une seconde à perdre pour répondre à toutes les demandes , et l'air était saturé de fumée de tabac et d'odeurs alcooliques ou animales qui prenaient à la gorge.
Le public était bien le public de TEast-End; des hommes et des femmes — celles-ci en nombre presque aussi grand que ceux-là — beaucoup avec des nouveau-nés serrés contre leur poitrine efllanquée. Des enfants se faulilaieut partout entre les jambes des consommateurs. La plupart des clients étaient déjà dans un état de demi-ébrîété, mais la journée n était pas Unie. Aul>an montra à Trupp une pancarte accrochée au mur; elle portait cette inscription : « Swearing and bad language strictly prohibited. » Cette défense était tout simplement dérisoire en un pareil lieu» et tout le monde paraissait parfaitement l'ignorer.
Le tapage était assourdissant, sans une seule minute d'accalmie* Un ivrogne s'obstinait à donner la réplique à un \ieux qui criait comme un brûlé en prétendant qu'on lui avait vidé son veire; les éclats de rire hébétés par lesquels on.Ies
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aiguë d'une femme accablant d'injures son mari Qiîi ne voulait pas la suivre. Des jeunes gens, pres^qne des enfttnts, groupés dans un eofn, ehantaient des gaudrioles à. leurs amoureuses ou leur montraient des danses ntgres en battant du pied le plancher sonore et en se déhanchant d'une façon cynique. Mais soudain l'attentioil de toutes les femmee ltit aifleurs : un baby se mit à pteorer et toutes accoururent près de la mère, se penchant avec tendresse sur le pauvre petit être, prodiguant les conseils et les moyens de le calmer. Le mioche n'en continuait pas moins à hurler et il hurla jusqu'à ce que les forces vinssent à lui manifuer.
Cette scène, à la fois touchante et burlesque, n'avait rien de nouveau pour Auban : ccmibien d'autres identiques s'étaient jouées devant lai dans ces débits de gin où rapparition d'un homme eçmvgnahlftment vôtu constitue un événement à sensation.
Ils avaient passé à peu près inaperçus ce soir-là parce que tous les clients étaient déjà sufQsammentgris ou trop occupés par leurs discussions ou leurs querelles. Cependant Trup p eut à se défmdre eontre les obsessions opiniâtres d^nne affreuse vieille qui, tout en titubant et en hoque- * tant, lui bégayait ses propositions dans-un jaigom
particulier à l'East-End dont le mécanicien ne comprenait pas un traître mot. II paraissait même ne pas la voir; quand elle tombait sur lui, il la repoussait d'un geste tranquille, sans que son visage trahit le moindre dégoût ou le plus léger mépris : cette femme était pour lui un membre de la grande famille humaine, une sœur.
Une jeune ûlle toute débraillée était assise sur un banc, en face d'Âuban ; ses grands yeux noirs lançaient à Trupp des regards iurieux : était-ce par haine de l'étranger qu'elle devinait en lui? était-ce colère contre la vieille? était-ce jalousie? H n'était pas possible de le démêler dans les injures que de temps à autre elle lui criait. Ses traits fatigués exprimaient le mépris et la haine et la vulgarité des instincts; ils étaient réguliers et beaux cependant, malgré la large égratignure qui lui balafrait la joue droite, et ses dents étaient admirables. Son corsage de toile malpropre était ouvert et laissait voir une gorge blanche à peine formée, comme dans une sorte de provocante insouciance, et tous ses mouvements semblaient dire : Pourquoi me gènerais-Je pour vous?...
Pendant combien de temps encore conserverait-elle ces derniers vestiges de jeunesse et de séduction? Combien de temps faudrait-il pour faire d'elle une vieille pareille à cette horrible mégère qui venait de s'écrouler lourdement sur
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Trupp et à laquelle celui-ci criait dans l'oreille qu'il était Aiiemandy quli ne comprenait pas TaDglais?...
— Are Youy darling? bredouillait-elle ea lui parlant sous le nez.
Mais au môme instant l'ivresse eut complètement raison d'elle : elle tomba tout de son long et resta étendne sur le sol boueux, la face à demi couverte par les mèches de ses cheveux gris. Les hommes se mirent à rire et la ûUe à faire pleuvoir les propos orduriers sur Otto qui n'y prit même pas garde.
Auban s'était levé : il voulut relever la vieille,
mais Trupp s'y opposa,
— Laisse-la» dit-il, elle est bien là où elle est.
D'ailleurs si tu voulais ramasser toutes les femmes saoùles que nous rencontrerons aujour - * d*huî, ta aurais fort h faire*
La vieille dormait déjà.
— Allons-nous-en, reprit Carrard.
La jeune fille s'était levée à son tour; elle vint
se planter devant Trupp en le regardant fixement de ses grands yeux où brûlait un désir maladif. Elle në dit rien cependant. Trui^p Tévita en se
dirigeant vers la porte.
— Vous êtes un imbécile, murmura-t-elle d'un
accent indéfinissable.
It Aobaii put la yoir qni retovmiit à sa place et se cachait le visage dans les mains.
Bien que la me fût extrêmement animéSt ils la
trouvèrent calme et respirèrent plus librement au sortir de ce bouge.
La nuit venait et aveo elle la fraldheur aocturne; Tair était saturé d'humidité. A mesure que l'olMcuiité se faisait, la vie semblait fomita une inlenriié de plus en plos grande : les petiles voitures des marchanda ambulants encombraieoi de plos en plus la dumseée, les vandears 8*ea* rouaient de plus en plus pour attirer le client. Les montagnes de légumes et d'oranges s'ôventraient, les tas de chaussures et de TÔtemenis au rabais s'éparpillaient dans un désordre indescriptible sous les centaines de mains ^ui las fouillaient, les livres des bouquinistes gisaient pêle-môme, lâchés brusquement par les curieux, dont les ténèbres interrompaient iorcément les lectures de hasard. Au coin des rues, les marchands de moules et d'escargots étalaient leur mardiandise si peu appétisiuite que la* aenle vue
en soulevait le cœur d'un insurraontable dégoût — Brick Lane, dit Trupp tout-À-ooup.
Car ils se trouvaient à Titrée dé cette voie
qui a sa célébrité.
Whitechapel, fiast-^find de Ifiaetr-findt enter
des enfers, où commences-tu» où flnis-tu?Ton