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CHAPITRE DOUZIÈME

n'était pas plus riche que moi : « Voyez, » lui dis-je, «toutes ces balles de marchandises précieuses ! Pour qui croyez-vous qu'elles soient destinées? pour quelque vieil avare cloué à son comptoir, ou enterré dans son magasin. La fortune réserve tous ses doDS pour ceux qui n'y trouvent d'autre avantage que de placer un chiffre de plus dans leurs livres, et elle nous laisse mourir de faim, nous autres jeunes gens qui proclamerions ses bontés au son de la trompette, et qui les afficherions aux yeux delout Funivers?

• La Fortune est femme , » dit le caravo-kyri * d'un navire qai m'ayait entendu parler ainsi, « et je ne crois pas qu'elle soit pins cruelle que les autres pour les jeunes gens; mais, pour obtenir ses faveurs, il faut la courtiser. »

Je reconnus en ce capitaine un insulaire de Ghios , et il m'avait lui-même déjà reconnu. « Vous-même, » ajouta-t-il, il ne tenait qu'à vous d'être un de ses favoris , car feu votre mère n'avait des yeux que pour vous. »

« Quoi! » m'écriai-je avec une surprise douloureuse, « ma mère est-elle morte? »

« Sans doute, » répondit le réis ; « et si elle avait su où «ous trouver, je ne doute pas qu'elle ne vous eût laissé tous ses biens, plutôt qu'à cette maussade créature, — pardon de ma hardiesse, — votre sœur aînée. »

« Elle a tout laissé à ma sœur aînée ! » m'écriai-je ; et je sentis se sécher les pleurs qui commençaient à couler de mes yeux. « C'est sans doute la récompense de son humeur grondeuse. Au surplus, je ne reproche rien à ma mère; puisse son ime être en paix ! »

• Croyez-vous , » me dit mon compagnon , « que sa paix en serait troublée si vous jouiez à votre sœur le tour de la chicaner un peu , et de voir si , en qualité de musulman , vous ne Irouveriez pas dans la loi une partialité qui l'emporterait sur celle de votre mère?»

Après son mari et sa mère , Roxane , alors l'aînée de la famille, m'avait toujours pris pour l'objet favori de sa mauvaise humeur. Je lui devais à cet égard le solde d'un compte dont je

1 Capitaine d'un vaisseau marchand.

14C MEMOIRES D'U^ GRtC.

n'espérais pas pouvoir jamais ni'acquilter. J'aurais donc trouve du plaisir à la dépouiller des biens de ma mère , quand même un autre aurait dû en profiter. Ayant appris que les revenus de son domaine de Naxie, accumulés depuis quelques années , se trouvaient entre les mains d'un négociant de Constantinople, je résolus d'aller en faire la réclamation à l'instant même , et mou seul regret fut de ne pas être muni de sacs et de porteurs pour emporter le trésor sur-le-champ.

J« n'avais pas besoin de tant me presser ; car j'avais cru d'abord que la fortune de ma mère serait aussi difficile à f;aisir que les trésors des Pharaons convoités par mon ami le derviche. Pour m'en mettre en possession, il fallut remplir les formalités légales, signer des certificats, présenter des pétitions, donner des garanties, régler des comptes; et ce ne fut qu'au bout de plusieurs semaines que je pus toucher mon argent, ou plutôt la moitié qui ne s'était pas fondue pendant cet intervalle en frais de justice, honoraires des hommes de loi, et présents aux personnes en place. Mais, dans l'état d'épuisement où se trouvaient mes finances, cette moitié même venait très à propos.

Quant au domaine de Naxie , je ne pouvais faire valoir mes droits qu'en me rendant moi-même sur les lieux , et un petit voyage dans l'Archipel semblait me promettre un changement de scène aussi agréable qu'utile. En conséquence, je pris mon passage à bord d'un bâtiment grec frété pour Raguse et qui devait toucher à Chios. Je n'étais pas fâché de revoir ma patrie sous la protection du turban ; de là une barque pouvait me con^ duife à Naxie quand je le voudrais.

Tous ces arrangements bien réglés dans ma tête, j'envoyai mon bagage à bord, ayant dessein de me rendre par terre à Gallipoli , où la sacoléva * devait prendre son lest. Déjà Un pied dans l'étrier, je faisais mes adieux à quelques amis rassemblés autour de moi, quand j^entendis crier de loin à haute voix: 0 Arrêtez-le I arrêtez-le!» C'était pour moi une raison de partir plus vite , et je maudissais le maladroit qui avait mal attaché la sangle de mon cheval , quand je vis arriver lout essoufflé mon ami le derviche qui en saisit la bride.

/. Petit bâtiment mardiaud.

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