‹ AnastaseChapitre 108 sur 407 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

ques rides de plus ajoutées à sa figure ne m'empêchèrent pas de reconnaître en lui le seigneur Poiizoï , ancien ami de ma famille, dont la vue affaiblie ne put retrouver en moi l'enfant qu'il avait connu autrefois. Nous entrâmes en conversation ; et, comme il me croyait étranger, cette circonstance ne fit qu'aug-* menter ses dispositions communicatives. A ma requête , il me rendit compte successivement de tous les membres de ma famille, jusqu'à ce qu'il arrivât à un certain Ânastase, un mauvais sujet, et, me dit-il à demi voix d'un ton confidentiel , le plus grand réprouvé qui eût jamais fait honte à l'île de Chios, à un tel point que lui-même, Polizoî, tout primat de l'île qu'il était, ne pou-^ vait se défendre de ses mauvais tours quand il n'était encore qu'enfant. Si jamais il lui arrivait de le rencontrer , il croyait Téritablement qu'il en mourrait de frayeur.

Qu'on ne me soupçonne pas d'avoir voulu produire cet effet surlui, mais je ne pus résistera la tentation de lui dire que ce réprouvé était en ce moment devant ses yeux. Frap|)é comme d'au coup de foudre , il resta immobile , me regarda un instnoi avec une horreur silencieuse , et retourna sur ses pas en courant à toutes jambes. Je h rappelai en criant à m'cnrouer, mais mes cris n'eureift le pouvoir ni de le faire revenir, ni même de l'arrêter. Autant aurait valu m'adresser à un bloc de pierre. Il en heurta un dans sa course rapide, car je l'entendis tom^ bcr. J'étais tenté de courir à son secours, mais j'aperçus la porte de la maison paternelle, et celte vue bannit toute autre pensée.

Je m'arrêtai quelques secondes à la porte. Les discours du seigneur Poiizoï ne me promettaient pas un accueil bien favorable; mais l'incertitude était un supplice, et je montai l'escalier.

J'étais encore sur le palier lorsque je reconnus la voix de moil porc, que la vieillesse avait seulement rendue un peu trem- Mante. Mon cœur battit vivement 11 conversait avec quelques amis, et le bruit continuel que faisait la roue à eau du jardin^ rempêcha de m'entendre approcher. Il me vit donc paraître de^ vaut lui à l'improvîste. IVl'apercevani qu'il était surpris de voir un

I. Il s'en ironvc dans tous les jardius de l'ile de Chids, pour arroser \?i {•laiiiaiioiis nonthr cuses d'orungers.

homme portant le costume des musulmans entrer chez lui si familièrement: «'Mon père, » lui dis-je, « vous voyez votre fils Ânastase. » Je le vis tressaillir ; il parut ému , et fit un gesle comme pour me tendre les bras ; mais, à un coup d'œil que lui lança mon frère Constantin , il prit un air sévère. « Les fils que je reconnais , » me dit-il , « quand ils se présentent devant moi , commencent par me baiser la main. »

J'allais me précipiter à ses genoux , lui baiser non la main , ' mais les pieds , et lui demander sa bénédiction , quand mon frère vint se placer entre nous deux. « Je ne doute pas , » me dit-il d'un ton brutal , « qu'après avoir déshonoré votre famille par votre conduite, vous ne veniez la braver par votre présence ; mais vous devriez éviter l'air qu'on respire dans une maison chrétienne ; il ne peut vous être salutaire , et vous ne pouvez qu'en souiller la pureté. »

£n tout autre temps , je n'aurais pas entendu tranquillement un pareil langage ; mais je sentais que cet instant allait décider du sort de toute ma vie. Je me trouvais, comme Hercule, entre le vice et la vertu , et je résolus d'étouffer mon ressentiment, dussé-je succomber moi-même par suite de cet effort.

« Mon père , » lui dis-je en le regardait tendrement , tandis que des larmes coulaient le long de mes joues , « est-ce votre bon plaisir que je sois traité ainsi^ »

Cet appel au cœur d'un père parut encore l'émouvoir ; mais, soit qu'il se sentît intimidé par mon frère qui le gouvernait avec une verge de fer, soit que rien ne lui parlât plus en ma faveur: « L'île de Cos est sur )a droite , » me dit-il froidement , « continuez votre route. Vous auriez dû prévoir que votre présence ne nous serait pas agréable. Nous ne pouvons plus avoir de commerce ensemble. Retirez-vous , et ne nous troublez pas plus long-temps. »

Mon cœur fut prêt à se briser quand j'entendis mon père me parler si durement. Craignant de donner à mes ennemis le plaisir de m'accuser de faiblesse , je me détournai pour cacher mes pleurs, et je m'appuyai sur un parapet de pierre pr^s duquel je me trouvais. Sans la présence de Constantin , j'aurais fait un nouvel effort pour attendrir mon père, dont je ne croyais pas que le cœur aie fût enlicremeul fevm', nuis je savais que, de-

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