‹ AnastaseChapitre 113 sur 407 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

.je à sœur Agnès, « laissez-moi rester ainsi et ne plus me relever ; laissez-moi m'abandonner aux reproches de ma conscience; laissez-moi répandre des larmes de sang sur rinforl une de celle que je n'apprends à bien apprécier qu*au moment où par ma faute je Tai perdue pour jamais. »

Si sœur Agnès eût connu toute la puissance d'un acte de merci, si ma pénitence et mon humilité profonde eussent obtenu sans condition le pardon demandé , qui sait quels fruits abondants pour ma bonne vie future eut pu produire peu à peu ma première contrition ! Mais de tels trésors n'étaient pas réservés au meurtrier d'Hélène. La nonne , la fatale nonne, poussée plutôt par la vanité que par l'amitié , plus désireuse d'humilier mon sexe que d'exalter le sien , n'était pas satisfaite des reproches amers de ma conscience si elle n'y joignait les blessures envenimées de sa langue de vipère. Son dard fut si bien aiguisé , les petites blessures qu'elle m'infligea une à une furent si mordantes» et elle. déposa dans chaque plaie un venin si vif , qu'enfin mon ressentiment ne laissa aucune place à mes regrets , et qu'au iieo de me relever lentement avec de bonnes résolutions d'amendement futur, je m'élançai debout en toute hâte, la tête remplie de plans de vengeance. Je jurai que ce mesquin, ce barbare iriomphe sur un homme déjà abattu y recevrait un jour une terrible punition.

Comment cette vengeance fut satisfaite, comment sœur Agnès, qui avait été témoin des derniers et des plus terribles effets de mes vices , dont les malédictions toutes fraîches et toutes vives me poursuivaient lorsque le temps avait déjà emporté au loin les derniers sons des adieux courroucés de son amie , comment sœur Agnès fut amenée aussi à rougir pour elle-même , mais à rougir de mon dédain , la nonne humiliée se charge.de l'expliquer elle-même. Tout ce qu'il fallait à mon orgueil offensé ^it qu'aux paroles cruelles prononcées contre moi entre tous les hommes, je pusserëpliquer par des paroles cruelles prononcées contre elles entre toutes les femmes; mon orgueil fut satisfait.

Malgré le peu de succès de ma visite à mon père, je n'avais pas perdu tout espoir de rentrer dans ses bonnes grâces. Je ne pouvais me flatter qu'une seconde entrevue amenât une réconciliation, car je savais que Constaniin travaillerait sans te\ÎLc\\e^

en détruire la possibilité; mais j'écrivis une lettre aussi touchante que soumise , offrant de faire tous les sacrifices qui ne compromettaient pas ma sûreté comme sectateur de l'islamisme, et un ami commun se chargea de la remettre à mon père. J'espérais que sa lecture, faite dans le calme de la solitude et de la réflexion , réveillerait en lui les sentiments de la nature , et que l'intérêt déterminerait ses autres enfants à me servir d*appui auprès de lui ; mais la haine l'emporta sur la prudence \ et je ne reçus aucune réponse. Après avoir passé quelques jours dans une attente inutile , je ne songeai plus qu'à quitter Chios.

Depuis le jour où la vue du foyer domestique avait réveillé en moi tous les souvenirs anciens et avec eux le remords de nies anciens méfaits, j'avais désiré faire un voyage ci Samos pour y accomplir sur le tombeau abandonné de ma chère Hélène les tristes cérémonies de la contrition et du repentir. Dès le grand matin, le jour de ma naissance, je partis pour cette île qui.n'est pas fort éloignée de Chios *, et dont la terre consacrée renfermait un dépôt qui m'était si cher. Favorisé par le vent, je débarquai dans l'après-midi sur ses rives rocheuses , et, avant que la nuit eût épaissi ses ombres autour de moi, j'arrivai au terrain consacré, seul objet de ma visite.

Les derniers rayons du soleil venaient de s'évanouir de celte tombe couverte de mousse. Je m'approchai avec un saint respect, je la jonchai de fleurs sauvages poussées à l'ombre, j'arrosai des larmes du chagrin et du repentir sa pierre silencieuse, et sur ce trésor d'infortunes je versai mes gémissements et mes prières. Pendant toute la nuit je restai prosterné sur la tombe d'Hélène ; dès le matin , avant que le soleil fût sorti étincelant des vagues , de mon poignard je traçai sur un fragment de marbre, comme sur un parchemin des archives, mon nom chrétien, mon nom grec, mon ancien nom d'Anastase : je remplis de sang arraché de mon sein ces lettres profondément creusées et m'écriai : « C'est du cinabre de mon sang que je signe ce contrat de mariage ^ Je te déclare mienne dans la mort et mienne

1. Anastnse commet quelques petites erreurs de détails dans son icinéraire des îles; il connaît mieux la tcrre-ferme. B.

2. Allusion à la coutume des empereurs grecs de signer leurs actes et lettres de couleur cinabre. B.

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