CHAPITRE THEIZIÈME
soit enveloppé dans des difficuUés.inextricables, soit exposé aux plas grands dangers.
C'était d'un parent sh puissant et si heureux que moi , pauvre, étranger, sans protection, j'avais à réclamer, dans des lieox soumis à sa domination , un bien qu'il reconnaissait à la vérité appartenir à ma mère, mais dont, depuis vingt-cinq ans, il avait eu soin de s'approprier presque tout le produit. Le premier point que j'avais donc à considérer en arrivant était de savoir, si Je me présenterais à lui sur-le-champ, quelque peu flatte qu'il pût être de me voir, ou si je m^e tiendrais à l'écart jusqu'à ce que j'eusse reconnu le terrain. Ce ne furent pas tout à-fait les conseils de la raison qui décidèrent ma conduite. Pendant que mon esprit débattait ce point important , je remplis , |)our donner à mon jugement plus de perspicacité , une coupe de ce même muscat délicieux que , suivant la tradition , Thésée présenta à Ariane ^, précisément dans le lieu où je me trouvais ^. i^lais, comme je la portais à mes lèvres, elle m'échap;a des mains, de même que lé héros échappa à la nyniphe. « J'accepte a*t augure favorable, » m'écriai-je (j'ignore si mes lecteurs francs le jugeront tel), et je résolus de braver sur-le-champ mon adversaire. Ma maxime favorite était : « Ayez l'air de ne craindre personne, et tout le monde vous craindra. »
Je partis donc aussitôt pour le village de Drymalia, résidence du primat ^ Il était dans les champs , surveillant ses ouvriers. Comme il faisait très-chaud , je laissai mon manteau dans un coin de sa maison, et un domestique se chargea de me conduire à son maître. Nous le trouvâmes sur un petit tertre, assis sous 00 olivier antique et finissant son repas de midi, entouré de ses fermiers. Il semblait manger avec un plaisir peu commun une croate de pain d'orge fort noir, et faisait l'éloge de son excclbie saveur, lorsque je l'interrompis en le saluant.
I- Oq voit encore dans ia ville de Naxos une foulalue appelée Fontaine *1 Ariane, à Tendroit où la Iradiiion prétend (|u'elle fut abandonnée par Bacc'.ius. Dans loulc celle île on retrouve, à chaque pas, les souvenirs mylliol^iqaes. B.
2. Le vio de Pcrato près de Calaïuiizia dans l'île de Naxie est, dit-on , le dindes vignes plantées par Bacchus lui-même. B.
3. Drymalia est au milieu d'un groupe de villages charmants qui «e ^et- •^dam des bosqucis^dWau^er*, de mùiicrs, d'oliviers cl de tiguiCT». ^«
106 MÉMOIRES D'UN GBEC
Jcltti parlai d*on ton civil, mats décidé. Je loi disque, pour me conformer à Tusagc établi de faire part à nos parents et à nos amis des principaux éTénoments de notre vie , je croyais devoir l'informer du malheur que j'avais en de devenir mahométan, et j'ajoutai que je regrettais beaucoup d'être obligé, par respect pour ma nouvelle religion , à faire valoir mes droits sur le domaine de feu ma mère, dont il avait eu jusqu'alors l'administration. Il partagea bien sincèrement ce regret avec moi, d'autant plus que j'insistai particulièrement sur ce que ma situation m'imposait Iji nécessité de me prévaloir de la partialité avec laquelle la loi mahoméiane traitait ses nouveaux prosélytes, et sur ce que le gouvernement turc m'avait promis son appui tout-puissant pour me maintenir dans mes droits ; ce qui, pour dire la vérité, était un peu exagéré. Je finis pourtant par assurer « mon cousin que mon dévouement à ma nouvelle foi n'allait pas jusqu'à me faire regarder comme un devoir d'examiner bien scrupuleusement les anciens comptes de gestion qu'il avait à me rendre, et qu'il me trouverait dans cette affaire une facilijé proportionnée h la célérité qu'il y mettrait.
Contre mon attente, mon cousin se montra parfaitement disposé b se conformer aux circonstances. Il ne m'opposa ni objections ni difHcuités; et, plus je m'annonçais déterminé à faire valoir mes droits en dépit de tout obstacle, plus il semblait redoubler de franchise et de cordialité. Il me fit même tant d'ins- .tances pour que je prisse mon domicile chez lui pendant mon séjour à Naxie que ce ne fut pas sans peine que je pus m'y soustraire. Mais je tins ferme sur ce point, et nous nous séparâmes, après être convenus que je me rendrais chez lui le lendemain malin pour commencer à parler d'affaires.
Ayant pris congé de lui , je me mis en chemin pour retourner à la ville; mais, comme j'étais sur le point d'y arriver, je me rappelai le manteau que j'avais laissé chez Marcopoiiti , et je suivis h travers champs la route la plus droite pour aller le reprendre à Drymalia. En arrivant près de sa maison, comme je côtoyais une haie de lentisques qui formait la clôture de son jardin, j'entendis prononcer mon nom, et je reconnus la voix de MarcopoKti qui s'y était retiré avec son agent confidentiel, sans doute pour causer plus librement. Les arbustes qui formaient
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celle baie élaient si beaux que je ne pus résister à Tenvie de ffl'arrêler un noioment pour les considérer.
0 Ne concevez-vous donc pas, > disait Marcopoliti à son confident, à voix plus haute qu'il ne a)nvenait à un personnage si adroit, oque, si j'eusse voulu résistera ses prétenlioos, il aurait eu recours sur-le-cbamp à des moyens efficaces pour les faire valoir, et que tout le monde se serait joint à lui pour condamner ma conduite ? Au contraire, en reconnaissant ses droits en principe, je commence par endormir sa méfiance, et je me fais, aux yeux des autres, un mérite de ma loyauté. Alors, eu prolongeant ia discussion sur chaque article , en profitant de tous les délais que peuvent fournir les formes légales, je le baltrai en détail, et il verra la fin de ses jours avant d'avoir tiré de mes mains nn seul strème * de son domaine. »
La connaissance de ce plan de campagne me parut bien va* loir un manteau, eât-il été fort beau ; aussi, sans plus m'occuper d'ïUer réclamer le mien , je retournai sur-le*champ à la ville , bien préparé à l'entrevue du lendemain.
Le jour suivant, quand je vis, dans le cours de la discussion, que toutes les explications que me donnait Marcopc^ti ne fai* saienl qu'embrouiller la matière, et qu'à la fin de la conférence je n'étais pas plus instruit que lorsqu'elle avait commencé, je la rompis brusquement, et lui dis d'un ton assez tranquille : • Ecoutez-moi, cousin, je ne doute pas que vous ne soyez très en état de prolonger la discussion sur chaque article et de profiter de tous les délais que peuvent fournir les formes k^alcs ; je connais vos talents diplomatiques : mais quand je trouve une affaire si hérissée de difficultés, quo les meilleures têtes n'y peuvent rien comiM-cudre, quand je ne puis dénouer les nœuds multipliés dont on Tenveloppe à plaisir, voici », ajoutai-je en lui montrant mon sabre , « une excellente lame de Damas qui me sert à les couper. Sur quoi je vous fais mes adieux. »
Marcopoliti était plus diplomate que guerrier; il savait qoe son cousin était homme k tout oser, et il commençait à soupçonner son agent de l'avoir trahi. Celte double crainte le décida à me remettre sur-le-champ tous les papiers relatifs k cette af-
l. Mesure de lerrc.
fuire: titres, contrats, baux, comptes, registres de recette et de dépense , en un mot toutes les pièces qui pouvaient avoir rapport à ce domaine, en remontant, je crois, jusqu*au déluge. La masse en était 'énorme , et il me donna un de ses domestiques pour m'aider à en faire le transport dans la ville. Je me retirai fort satisfait : « Voilà ce qu*on gagne, » pensai-jc, « à savoir montrer à propos un peu de fer. »
Ma joie ne fut ps de longue durée. Ces papiers étaient si nombreux et dans un tel désordre, que j'aurais passé ma vie à les examiner et à les lire avant de pouvoir y rien comprendre, et le coquin n'ignorait pas que cela devait arriver. Cependant, du moment qu'on sut que j'étais seul propriétaire de ce domaine, je vis fondre sur moi une nuée de créanciers qui prétendaient avoir des répétitions à faire contre la succession de ma mère, depuis leir témoins qui avaient certifié la signature par elle apposée à son testament, jusqu'à la moïro-logistri ^ qui avait été louée pour pleurer à ses funérailles. Je ne pouvais faire un pas sans en avoir quelques-uns sur les talons, et je crois véritablement qu'ils étaient ameutés par mon aimable cousin. Celui-ci, de son côté, était devenu si discret qu'il ne voulait plus entendre parler de mes affaires, et qu'il se serait fait un scrupule de me donner son avis sur la question la plus simple, ou de m'expliquer la moindre bagatelle qui m'embarrassait. Enfin , il eut la satisfaction de me voir au point où il désirait me conduire, c'est-à-dire si ennuyé, si harassé d'une pareille besogne, que j'aurais voulu n'avoir jamais entrepris cette affaire. Alors il se rapprocha de moi , me fit entendre que les détails qu'exigeaient les soins d'un domaine ne lui paraissaient pas être mon fait, et me proposa, uniquement pour m'obliger, de lui transporter mes droits moyennant une somme qu'il me payerait. Bien convaincu alors qu'à chaque pas que je ferais en avant je m'enfoncerais de plus en plus dans le bourbier, je devins plus traitable , et je n'hésitai pas long-temps à consentir à lui vendre mon domaine pour le prix auquel il serait estimé. L'estimation se fit par des arbitres, si libéraux dans les concessions
1. Nom qu*on donne, dans les îirs {^rcrqiics, à une femme qu'on loiiCs pour suivre le convoi en rhantant les clo{;rs el en dc|ilorant la perte de la personne dccédce.