CHAPITRE QUATORZIÈME
surtoot rambition de paraître, un roué parfait Bruyant , ivrogne, querelleur , maniant avec la même adresse Tare , qui est Varme favorite de son pays, el le haudjar, il possédait tous les taleuts de ces héros qu'on rencontre sur les quais de Constanti- Qople et des autres principaux ports de mer de Tempire ottoman, qu'une femme honnête évite toujours, et à qui un homme respectable ne dispute jamais le pas.
Une liaison intime se contracte bien vite en mer, et AU avait trop de vanité pour connaître la réserve. Il me fit bientôt le récit de quelques-unes de ses aventures. « Il faut que vous sachiez, « me dit-il un jour, « que, dès ma plus tendre enfance, [ai toujours eu le goût le plus décidé pour la paresse, et celte passion dominante n'a jamais cessé de pousser de nouvelles racines dans mon cœur. Ne rien faire est l'occupation la plus agréable que j'aie jamais pu concevoir. Quelques avantages que puisse me présenter la fortune , ils perdent tous leurs charoies à mes yeux si , pour les atteindre , il doit m'en coûter quelque peine. Pour un empire, je ne sacrifierais pas ma chère paresse. Cependant, après le bonheur de ne rien faire, mon plus grand plaihir a toujours été de dépenser beaucoup d'argent, et malheureusement je n'étais pas du petit nombre de ces hommes privilégiés qui peuvent satisfaire ces deux penchants à la fois. Ma bonne fortuuejne fit pourtant réussir dans quelques petites missions dont me chargea le gouverneur de LaCanée, et je gagnai par là sA bonnes grâces. Ses bonnes grâces me valurent à leur tour un emploi qui me donna les moyens de me livrer, sinon en même temps, au moins tour à tour, aux deux plaisirs dans lesquels je fais consister le souverain bien sur la terre. Cet emploi est celui de tcliaouch ou messager du capi tan-pacha. Vous savez quelle vie on mène dans ce corps et combien les appointements y sont modiques^ quoiqu'on soit, en quelque sorte, obligé d'y figurer d'une manière éclatante. J'ai toujours pensé que nos grands, si généreux dans les présents qu'ils font 2QX serviteurs des autres et si sordides dans le salaire qu'ils accordent aux leurs, ont fait entre eux un pacte secret, en vertu duquel chacun d'eux doit payer ceux de sou voisin et non les Mens. Pour nous rendre justice, il faut convenir que nous faisons tout ce qui est en noire pouvoir pour assurer l'e\ècu\\ov\
174 MÉMOIRES D*UN GBBC.
de cette convention ; cdr vous ne pouvez avoir oublié comme nous guettons au terzbana ^ chaque étranger que sa mauvaise étoile force d'avoir affaire au capitan-pacha, et quels honoraires nous en exigeons pour chaque audience qu'il en obtient, pour chaque faveur qu'il en reçoit. Cependant tout le produit des tributs que nous levons dans la capitale suffirait à peine pour notre entretien et notre nourriture, si nous n'avions la chance d'être chargés tour à tour de quelque mission lucrative dans les provinces.
« Quant h moi , Jusqu'à ce que j'eusse *vu mes souhaits accomplis, je ne cessai jamais de prier Allah matin et soir pour qu'il dît en ma faveur un mot à l'oreille du pacha, et qu'il lui inspirât l'idée d'employer son serviteur Ali dans quelque négociation utile. Voici en quelle occasion ipes prières furent exaucées : quelques aventuriers de l'île de Spetzia ^ s'étaient emparés d'un bâtiment grec frété pour Ancône , et les pauvres gens, ne connaissant pas encore la différence du bien et du mal, avaient, dans l'innocence de leur âme, vendu le navire et sa cargaison, dans leur propre pays, à leurs concitoyens, tous plus ou moins occupés du même métier. Les propriétaires du vaisseau ayant demandé justice au capitan-pacha , il m'envoya à Spetzia pour leur faire restituer le bâtiment et les marchandises dont il était chargé, et faire justice des coupables. Nous autres soldats de robe courte, nous ne sommes pas chargés de bagages considérables; et, quand nous avons une prise en vue, nous* connaissons e p rix du temps. Dès que j'eus reçu mes instructions, j'arborai mon pavillon et je mis â la voile. Je ne fis pourtant pas mon voyage avec la même diligence que je l'avais commencé. On sait que les navires ne voguent pas toujours à vol d'oiseau. D'ailleurs je pensai que ce serait faire preuve de mon respect pour le grandamiral, que de montrer, chemin faisant, son représentant dans quelques-unes des petites îles qui se trouvaient à peu près sur ma route. Il ne nous en coûtait rien ni h moi ni à lui. Partout on nie faisait un accueil convenable'; partout j'étais nourri et hAhergé gratis, et l'on me fournissait tout ce qui est nécessaire à la vie, et aussi ce superflu qui en est pour moi une partie indispensable.