L'amirauté
9, Daai le goUe de NaupUe. B.
CHAPTTRB QUATÔ1I2IÈME. 175
A mon départ, les habitants de Tile ne manquaif^nt Jamais de reconnaître par on présent l'honneur que je leur avais fait,et, de mon côté, j'avais toujours soin de leur promettre ma protection.
» Par ce moyen, je donnai à la renommée le temps d'annoncer d'avance mon arrivée dans l'île de Spetzia ; car je ne voulais pas prendre un avantage peu généreux sur les habitants, en tombant sur eux à l'improviste ; il était juste de leur laisser le temps de se préparer à me recevoir. Cette île est si petite, et la popu^ lation en est si peu nombreuse, que, si j'avais agi différemment, mes regards n'auraient pu manc|uer de s'arrêler, dès le premier instant de mon arrivée, sur quelqu'un des malheureux dont j'étais chargé de faire justice; et, comme je savais combien ils a?aient d'intérêt à éviter ma présence, il me semblait raisonnable de leur en donner le temps. L'humanité de ce procédé inspira tant de confiance que les pillards ne cherchèrent pas même à se cacher, et se présentèrent devant moi avec une candeur égale à la mienne. Il aurait fallu avoir des sentiments bien peu généreux pour abuser d'une telle franchise. Ils m'assurèrent , sor leur honneur, qu'ils avaient déjà bu et mangé la valeur des trois quarts de la prise ; en conséquence, je n'exigeai d'eux que la restitution du dernier quart. Je sentis cependant que les propriétaires du navire se trouveraient mortifiés de ne recouvrer qa'une » faible portion de leur propriété; et, pour leur éviter ce désagrément, je mis l'argent dans ma poche. Mon esprit conciliant me valut l'estime générale ; et les habitants , qui sont tons plus ou moins sujets à la même erreur, de prendre pour ennemi un bâtiment appartenant à des sujets du grand-seigneur, me témoignèrent leur satisfaction en faisant pleuvoir sur moi des présents de toute espèce , tels ^ue veaux, montons^ volailles, grains, étoffes, etc. Gomme je réfléchissais à la manière dont je me débarrasserais utilement de toutes ces provisions, le khirlangitsch à bord duquel nous sommes mouilla dans les eaux de nie. Je trouvai que c'était une bonne occasion pour disposer de ma personne et de mes marchandises, et voilà comment il arrive que TOUS me trouvez faisant voile vers Rhodes au lieu de retourner à Constantlnqple. »
^ Mais ne craignez-vous pas, » lui dis-je, « que le f^tatldi-^wvv ni ne déœuvre un jour cet exploit î n
« Qu'importe? » répondit-ii : « Il s*y attend d'avance. Il sait fort bien qu'il ne peut avoir dans son antichambre quarante ou cinquante jeunes gens superbement vêtus, raides à force de broderies d'or, entreprenants, prêts à se faire rompre les os pour lui au moindre signe , le tout pour un misérable plat de pilau qu'il leur fait servir tous les jours. Il a assez de bon sens pour sentir que ses sujets grecs doivent faire les frais de sa maison. »
Un jeune mousse, du district de Sphakia S dont les habitants se regardent comme les seuls descendants des anciens Cretois, et vivent en pasteurs sur leurs montagnes la moitié de Fanuée, dont ils passent l'autre moitié, en pirates, à écumer la mer, écoutait le récit d'Ali. « Vous autres, misérables Sphakiotes, » dit Ali en se tournant vers lui , vous pouvez remercier votre étoile de ce que la sultane aime vos fromages gras ^ : son crédit vous sauve de plus d'une avaniah, et vous procure vos bienheureux malkianés. ^ Ce fut, je crois, dans la guerre contre la Russie que vous reçû.tes votre dernière correction , lorsque l'expédition partie de la Cauée ne laissa pas une âme en vie dans un seul de vos villages, d
« Parce qu'elle n'y trouva personne , » répondit l'enfant : « nos hommes étaient à bord de la flotte russe, et les femmes s'étaient enfuies dans les montagnes avec leurs enfants et leurs bestiaux. Mais vous en étiez instruits, sans quoi vous n'auriez osé pénétrer dans notre canton. »
Ali commençait à froncer le sourcil. Voulant prévenir une querelle: « Quel est le fou, » m'écriai-je, « qui va chercher des coups, quand il peut se livrer au pillage sans risquer d'attraper une égratignure? Le bon instant pour aller à la maraude, c'est lorsque le propriétaire n'est pas chez lui , quand ce ne serait que pour empêcher le dégât de ce qu'on veut prendre. •>
C'était en de pareilles conversations que nous passions le temps, quand nous arrivâmes en vue de l'île de Syra. « Que
1. Disirict sur la côte de Hle deCrèic formantle douaire d'une dessulluucs, et dont les habitants pratiquent à la fois la vie de pasteur et celle de piraic.
2. Les fromages de brebis de Crète et ceux d'Aniorgos sont fort renouimés dans l'Arcbipel. B.