CHAPITRE QUATORZIÈME
toutes les parties du quai, et s'élève bien au-dessus de la ville moderne. Ses larges remparts, ses hauts boulevards, ses batteries en pierres noires brutes , où Ton ne voit plus aujourd'hui les canons qui y vomissaient autrefois un feu meurtrier , tout cela ressemblait au cratère silencieux d'un volcan éteint, menaçant encore les plaines fertiles sur lesquelles il domine, quoique son pouvoir dévastateur ne soit plus à craindre.
« Allons examiner, » dis-je à Ali , « ces lieux dont la possession a été tellement disputée, ces lieux que les Osmanlis ont su arracher aux mains des infidèles, et qu'ils ne savent point garantir des injures du temps. » — « Allons-y, » répondit Ali,, qui espérait trouver quelque occasion de déployer l'importance d'un tchaouch ; et nous nous mîmes en route.
Quoique cette citadelle formidable soit maintenant ouverte à tout venant, elle semble encore gardée par un pouvoir invisible. Peu de personnes entrent dans son enceinte, et, en passant sous ses portes massives, je fus saisi d'une sorte de respect involontaire.
Les monuments dont l'état de décadence progressive remonte à des temps déjà tellement éloignes qu'au lieu de garder les formes distinctes et 'solennelles que l'art leur avait données, ils semblent reprendre celle d'une nature agreste, dont les murailles en mine, laissant de toutes parts pénétrer l'éclat du jour, paraissent moins tomber dans le néant que s'élancer vers une régénération , dont les décombres, fertilisés par la végétatioi , et animés par le gazouillement des oiseaux et le bourdonnement des insectes, découvrent aux veux étonnés les traces de la nouvelle vie qui commence; de tels monumenis, dis-jc, n'inspirent pas des idées sombres sans mélange de sensations agréables; ils ressemblent au corps de l'homme complètement rendu à la poussière dont il est sorti, qui ne conserve plus aucune trace de son ancienne forme, et qui fournit une sève abondante aux plantes et aux fleurs qui le couvrent.
Mais lés édifices que l'homme a abandonnés depuis si peu de temps, qui portent encore toutes les marques de la mort et du deuil , qui conservent leur obscurité funèbre sans en avoir rien perdu , qui restent la propriété non dispnléc -ôe \3l svA\-
182 MÉMOIRES D'UN GRllC
lude et du silence; don! l'exlérieur, à peine enlaraé 'par les dents aiguës du temps, ou dont la temte changée par l'action des éléments, n^offre pas encore le moindre indice de la transitioa d'un état de mort et d'abandon à une nouvelle modificatiou de; vie et à un nouvel ordre d'habitants, et qui semj^lent dire à ce&x qui les visitent : « Hier encore nous résonnions des cbaiits joyeux de nos maîtres; » de tels édiQces conservent leur sombre horreur tout entière ; ils attristent le cœur , accablent l'âme et glacent le sang dans les veines; ils ressem,blent au corps humain que vient d'abandonner Tâme qui l'auiimâ^t, et qui n'est plus qu'un cadavre froid, pâle et insensible, et donnant les premiers signes d'une corruption prochaine.
Tels étaient les bâtiments qui s'offraient à nos yeux. La. grande place , le palais imposant , la chapelle sainte , tous ces lieux où l'on avait entendu si souvent le bruit des armes^^ les délibérations des conseils , les accents solennels de Isi piété, étaient le séjour d'un morne silence : il semblait que le sang qui en avait teint les murs n'était pas encore desséché, et qu'on entendait encore dans l'éloignement les sons qui avaient ralenti dans cette vaste enceinte, quoique le seul bruit qui frappât l'oreille fût le murmure plaintif de la tourterelle qui avait établi son nid sur le sommet des tours, ou fa chute de quelque pierre qui , détachée du haut des murs par la main lente du temps, rebondissait en tombant sur le pavé.
£n contemplant ks noms illustres, les dates mémorables, les nobles armoiries qui brillaient encore sur des tablettes de marbre d'une blancheur éclatante , incrustées dans de noires murailles ; en songeant aux aïeux célèbres, au rang distingué, au caractère belliqueux de cette audacieuse jeunesse , la fleur de l'Europe, dont ces monumenis annonçaient si clairement l'histoire et le genre de vie, j'éprouvai une émotion toute nouvelle et que je n'avais jamais ressentie ; j'enviais le sort de ces héros qui, après une vie passée dans la piété, dans la gueiTe et dans la gloire, massacrés sur la brèche qu'ils défendaietit , repo-* saient maintenant en paix, et laissaient, pour leur survivre, un nom qui sera gravé à jamais dans les cœurs de l'Europe reconnaissante. J'aurais voulu avoir fait partie de ce petit nombre d'êtres privilégiés, avoir teint ces murs de tout mon sang, être