CHAPITRE QUINZIÈME
avait causé une telle dépense de poudre et de plomb , n'était rien autre chose qu'un petit rocher à fleur d*eau, auquel, d'après la singularité de sa forme, on a donné autrefois le nom de la GaièrCy nom qu'il porte encore aujourd'hui. Nous convînmes de garder le silence sur notre combat nocturne; mais notre modestie, malgré cette précaution, eut beaucoup à rougir. Toute l'île de Castel-Rosso avait été alarmée de notre feu continuel. Une foule de spectateurs étaient accourus sur le rivage pour être lémoins du combat ; du moment que nous débarquâmes, tous les habitants nous entourèrent, et nous fûmes obligés de recevoir leurs félicitations sur notre victoire.
Dès que nous eûmes pris notre cargaison de bois, nous levâmes l'ancre. Le voyage nous parut durer une éternité. Notre équipage ne connaissait d'autre manière de naviguer que de fuir devant le vent ; et, au moindre nuage qui paraissait sur l'horizon , il mouillait dans la première crique qui se présentait , sans s'inquiéter du risque de briser le navire contre un roc, ou de toucher sur un bas-fond. Suivant toujours la côte de promontoire en promontoire, nous doublions lentement tous les caps que nous rencontrions ; et je crois que , soit à l'extérieur, soit à l'intérieur de la baie de Satalie, il existe à peine une anse , une crique , une ouverture , si petite qu'elle soit , dans laquelle nous ne soyons entrés. Pour peu que le vent soufflât avec violence , nos matelots ne songeaient plus qu'à adresser des prières à la Panagie et à allumer des cierges devant son image. Quand le temps était beau, ils ne faisaient que danser, chanter et jouer de la guitare , et ne pensaient à réparer les avaries du bâtiment que lorsqu'on était menacé d'une nouvelle tempête. Cependant le commencement de notre voyage, en comparaison de sa fin , fut le vol de l'hirondelle comparé à la marche de la tortue. Le destin parut nous avoir fixés pour la vie dans la latitude de Damielle, et nous nous crûmes destinés à ne jamais passer l'embouchure orientale du Nil, même avec le secours de quelques marins plus expérimentés que nous y prîmes à bord. La force du courant nous faisait régulièrement reculer d'autant de pouces qu'une faible brise nous per-, mettait d'en gagner en avant. Tous les jours* au lever du soleil, nous avions Ja satisfaction de nom trouver prècisfemeuV ^\^
Même hauteur où nous étions quand il s'était coudié. Cette fatale embouchure semblait douée d'une force magique qu'aucun pouvoir terrestre n'était capable de vaincre.
Les forces de l'air vinrent à notre secours. Le cinquième jour de nos efforts inutiles, le siroc, ce vent brûlant, s'éleva avec assez de violence pour lutter efficacement contre le courant Son souffle puissant nous fit doubler la pointe du Delta, en dépit de l'opposition des vagues, et nous permit d'approcher du but de notre voyage. Avant de pouvoir distinguer le rivage sablonneux sur lequel s'élève Alexandrie, nous aperçûmes celle ville couronnée de minarets et entourée de dattiers.
En sa qualité de navire giec, notre sacoleva jeta fancredans le nouveau port, l'ancien étant exclusivement réservé pour les vaisseaux mahométans. Après une longue et ennuyeuse traversée, i'enfer même m'aurait semblé un endroit très-habitable ; Alexandrie me parut le paradis. Ses montagives de sable stérile étaient à mes yeux d'agréables collines, et ses tristes ruines une variété pittoresque. Ses habitants, prêts à prendre à volonté toutes les formes et toutes les couleurs , sont de vrais caméléons; mais les caméléons ne laissent pas de procurer quelque plaisir par leurs fréquents changements. Le contraste que je trouvais entre leur vivacité et la stupidité solennelle des Turcs me paraissait endianteur. Eu allant m*assurer d'un logement dans un okkal * , j'étais arrêté à chaque instant par leur esprit et leurs rq)arties. « Gomme il doit être agréable de demeurer ici !» me disais-je, « les gens gais ont toujours le cœur si bon ! •
Ces mots étaient à peine sortis de ma bouche, que j'entendis, à peu de distance, un bruit toujours croissant, qui me semblait l'annonce d'une fête ou de quelques réjouissances. Au même instant, je vis paraître une foule immense de peuple, hommes, femmes, enfants, faisant retentir l'air de leurs cris. Au milieu de ce rassemblement confus, était une troupe choisie, criant encore plus haut que les auti*es, et portant les poids et les balances de la ville.
« Que signifie cette cérémonie? » demandai -je à un des ac* teurs de cette scène. « On va pendre le chef des douanes, en
/. Aubei'Qe ou caravansérail enÈ^^i^ie,