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CHAPITRE QUINZIÈME

en poussière, aussi laid qu'un épouvanlail pour les oiseaux, aussi noir qu'une tête de nègre? ce qui ne pourrait se faire, il £)Qt bien que vous vouliez Tavouer, si on ne supposait quelque extraordinaire mérite à cette image; car comment expliqueriez- Tous autrement leur ardeur à chercher à extraire cette vertu avec leurs lèvres ? »

«Quant à cela, » reprit le moine en retournant au rakî et en arrangeant sa bouche en homme dont la parole va confondre son interlocuteur, « ce qui fait préférer certaines images, c'est uniquement leur ressemblance avec le saint qu'elles représentent. Tout le monde sait que la sainte Vierge a posé devant saint Luc pour avoir son portrait*, et nous pouvons supposer qu'il lui plaît de distinguer ses propres images par quelques marques particulières de la faveur divine.

« Mais, n dit le mahométan d'Alexandrie, « est-ce que vos autres saints ont eu aussi chacun leur peintre ? »

« Très-certainement, » dit le franciscain. c< chez nous tous les grands personnages ont l'habitude de faire faire leurs portraits. J'ai moi-même fait faire le mien en costume de moine. » Le facteur se leva alors.

« Voici, révérend père, » lui disait-il, » le café de Saint- Domingue que vous m'avez demandé. C'est le meilleur qu'il soit possible de trouver. Vous pouvez en toute sûreté l'envoyer à vos amis d'Europe, et soyez certain que, quand il aura été bien brûlé, comme votre saint Laurent, ils le prendront pour de véritable moka , et le trouveront bien supérieur au misérable café des Indes occidentales. »

Il frappa avec amitié sur l'épaule du moine, prit congé de lui, et me demanda ce que je désirais. Quand je lui eus expliqué le but de ma visite, il me dit qu'il pouvait me faire recevoir comme passager à bord d'un djerm ^ du pays qui devait partir le lendemain matin, et je retins sur-le-champ ma place sur ce Intiment.

Sa cargaison consistait principalement en bestiaux vivants ; mais ce que j'y trouvai de plus bruyant était un lot de femmes

1> H y a dans plusieurs couvents grecs dés portraits de la Vierge que les QK>iDes préteadent peints par saint Luc. B. 2. Petit bâtiment marchand,

19i MÉMOIRES D*UN GREC.

rsclavcs qol avaient été achetées à Alexandrie^ Un ve&l impé^ tueux qui souffla toute la journée, et qui força vers le soir à jeter l'ancre devant fiékir, Rie fournit Foccasion de pouvoir juger de la valeur de cette partie du chargeinent. Dans la petite cbau^ brc où nous étions tous entassés pêle-mêle, le nioiiveiiie»! et Je roulis du bâiimenl me donnèrent tous les moyens que je poa« vais désirer de faire connaissance avec celles de ces daoies dont rhumeur paraissait le pins sociable ; et notre inaoeeste coa* vcrsation ne fut pas interroiHfMie par la vigilance de leur gMv dien, qui, borriblemeat tourmenté du mal de mer, était éteadv sur le plancher, incapable de faire attention à autre chese qu'à sessouflirances. Celte cargaison d^esclaves, babitaéesà la mer par le voyage qu'elles avaient fait sor le Pont-oEuxin et sur la AI^/« terranée, ne faisaient que rire de ses maux et de ses pl^iates, et, en dépit des vents et des vagues, eUes ne cessaieat pas un iastant de babiller. Une Circassienae, doat le& grands yeux aeîrs sca»^ blaient détemûnés à ne pas souffiir de la nécessité oè étaient SCS aatres charmea de se tenir cachés , attira sorteitt aïoa dà^ tcntioo. Elle paya de toute sa confiance Ifiatérét qne je lui témoignais, et me conta ses aventures en abrégé.

• Un soir que j*étais au lit , » me dit-relle , « et qae je teignais de dormir, aies parents coaimeaeè'reat à s'eatreteaîr» suivant leur coutume, des embarras que causait une fiUe^ Ma mère dit qu'elle voudrait que je fusse bien kûa. Mon père ré« pliqua que ce souhait était facile à accomplir, qu*wi marchaod turc, qui faisait tous les deux ou InAs ans un voyage en Circas* sie pour y acheter des esclaves , y était arrivé ce joar méffie, et que, si ma personne pouvait rapporter quelque profit, il variait mieux qu'il fût pour eux, qui avaient eu toute la petee et qui avaient feit tous les frais de mon éducation, qne de le laîs«. ser auxTartares voisins qui enlevaient tous les jours quekfaes-» unes de nos plus jolies filles poar les vendre anx Tiurcs* Ma mère alors changea de ton, et ne voulut pas entendre parler de se séparer de sa fille unique. Mais mon père, lui disant qu'elle était toujours entêtée, lui donna à choisir enre ce qu'elle ai-v mait mieux que moi et ce qu'elle craignait plus que de me perdre, un iaril d'eau-de-vie ou une boune bastoijnadQ^ Ma. mère accepta l'eau-de-vie et abandonna sa fiUe. Le lendemain ea me

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