CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
ginait d*après les guerres qu'elle avait soutenues dans ce pays, et que Voltaire n'avait jamais été pape , comme il le croyait, d'après ce qu*il avait conclu du rapprochement entre ces deux personnages dans diverses anecdotes que le missionnaire lui avait racontées. Malgré cette précaution que la prudence mMnspira, le cours d'éducation pratique que j'avais fait à Tarsenal de CoDStantinople , et les théories que j'avais entendu discuter à Fera, sufiBrent pour me faire regarder au Caire comme un jeune homme doué de talents peu communs. Suleiman semblait écouter avec une attention profonde les réponses que je faisais à ses savantes questions, et s'écriait après un moment de réflexion : « Bien ! fort bien ! parfaitement ! admirable ! avec le temps , vous en saurez autant que moi. » Une seule de mes réponses parut le choquer un peu ; ce fut quand j'affirmai positivement que la terre tournait autour du soleil , et non le soleil autour de la terre. A celte déclaration hardie , qui ne m'avait pas été dictée par ma circonspection ordinaire , Suleiman me r^arda comme s'il eût cru que je voulais me jouer de sa crédulité ; et je ne pus me tirer de l'embarras dans lequel m'avait jeté le désir de faire parade de mon savoir qu'en assurant que c'était, dans mon pays, la croyance générale; sur quoi il me dit qu'il était surpris qu'un homme aussi sensé que je le paraissais pût l'avoir adoptée.
Lorsqu'il fut satisfait de la haute opinion qu'il crut m'avoir donnée de ses progrès dans les sciences , Suleiman descendit par degrés à des sujets plus familiers , et je fus surpris à mon tour de voir qu'un homme si profondément ignorant dans tout ce qui avait rapport à l'état général des sciences, fût si bien instruit de tout ce qui concernait les intérêts immédiats de son pays et du rang qu'il y occupait. Mais, comme beaucoup d'autres hommes, le bey estimait ses connaissances en proportion de leur rareté , et semblait être plus fier de celles qu'il possédait le moins. II me fit diverses questions d'un air si indifférent sur la politique de la Porte, et fut si peu attentif à mes réponses qu'on aurait pu croire que les objets qui devaient l'intéresser le plus vivement étaient ceux qui tenaient le dernier rang dans son esprit. Il termina ce long interrogatoire par quelques questions sur les affaires de la chrétienté. « Vous avez
ni MÉMOIRES D'UN GREC.
été long-temps à Stamboul , » me dit-il par forme d€ préface, « et pnr conséquent vous ne pouvez manquer de connaître tout ce qui a rapport au Frankistan ^ Quel os se disputent maintenant ces chiens de chrétiens 7 Se contentent-ils de ce qu'ils possèdent sur la terre? projettent-ils quelque expédition dans la lune? Pauvres aveugles ! ils semblent aussi affairés que s'ils voyaient réellement la lumière ! N'importe, la curiosité fait qu'on aime quelquefois à savoir ce qui se passe dans une taupinière, n Je l'assurai que cet aveuglement et cette confusion s'étaient augmentés de telle manière que d'un bout de l'Ëuropo Si l'autre chacun des potentats di$|K)sait en ce moment de la propriété de son voisin avec la même liberté d'esprit que si c'eût été la sienne propre ^
La science qu'on puise dans les livres fournit un sujet de conversation ; mais, avec une race comme celle des mamelucks, dont les chefs, comme le dernier soldat, devaient toujours être sur le qui-vive, prêts à l'attaque comme à la défense et à la retraite, l'adresse h manier le sabre, le pistolet et la carabine, était ce qu'on exigeait essentiellement et indispensablement de quiconque prétendait s'avancer. Othman-Bey avait aussi parlé avec éloge dans sa lettre de mes talents militaires ; mais je voyais clairement que Suleïman s'était persuadé que le même individu ne pouvait posséder des qualités si opposées et si variées. Quand donc je lui demandai la permission de prendre part le lendemain aux exercices militaires de ses mamelucks , il chercha fortement à m'en dissuader, de peur que je ne m'exposasse 5 leur risée; mais ma persévérance triompha. Il y consentit enfin, quoique évidemment à regret, et en plaignant mon obstination et ma témérité. Il n'en fut pas de même de ses jeunes mamelucks : ils jouissaient d'avance de la triste figure que je ferais parmi leur troupe aussi aguerrie que brillante , et ils se jetaient réciproquement des coups d'oeil expressifs. Le jour suivant devait être une fête pour eux.
Le lendemain, à l'heure indiquée, je me rendis au palais du bey , et je trouvai toute sa ^maison militaire assemblée dans la
1. Le pays des Francs. Nom que les iiiusuliiiuns dounent à l'Europe.
2. Il o'esl neui-éire question in, dit l'auDOialeur anglais d'^/i islase, nue de lii ha{{alellc un |)urta(;e de la Pologne, car on n'avait jusqu'alors rien vu du t-oniblubie ii ce qui se passe depuis iai cbugrès de V|enhC{