CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Il considérait le bey-zadé comme un véritable zéro. Rarement il s'informait de sa santé , et jamais il ne demandait à le voir. « Quel intérêt, » disait-il, « puis-je prendre à une plante pour laquelle toute culture est inutile ? À quoi bon fortifier un roseau trop faible pour soutenir ma vieillesse? Tout ce que je fais pour un idiot plein de vanité , qui oublie les qualités qui lui manquent pour ne songer qu*à sa naissance, est fait en pure perte. Je n*en recueille pas même de stériles remercîments. N'est-il pas plus sage de répandre mes dons sur des hommes que j'élève pour leur mérite personnel, et dont la gratitude est ma récompense? 0 J'aurais été le dernier à faire quelque objection contre cette manière de raisonner.
Différentes sortes de mérite obtenaient dans l'esprit de Suleîman la préférence sur le sang. La valeur, les talents , le zèle étaient également des titres à ses bonnes grâces; mais la qualité qu'il estimait par-dessus toutes les autres était une paire de joues rubicondes. Entre autres exemples de leur influence , on peut citer un jeune homme, né à Odesché, qui n'avait de remarquable que sa stupidité et un ton acariâtre, et qui venait de supplanter, dans la faveur du bey et dans la place de tchiboukdgi ^ , un Géorgien à qui ses bonnes qualités avaient valu l'estime de tous ses camarades. Osman n'avait pourtant rien au monde qui pût le faire distinguer, si ce n'est que ses joues étaient fleuries comme des pêches d'automne. Suleïman ne cherchait pas à cacher cette fantaisie, et n'y trouvait rien d'extraordinaire, a On estime , » disait-il , « une tulipe , un schall, un rubis , un oiseau , un cheval , d'après l'éclat de leurs cou leurs ; on choisit celles qui sont les plus brillantes pour Thabillement de ses domestiques ; pourquoi ne choisirait-on pas leurs figures avec le même soin ? pourquoi mettrait-on moins de recherche dans leurs traits que dans des pots de fleurs, puisque les uns comme les autres sont destinés à faire l'ornement de la maison? Quand je jette les yeux autour de moi, j'aime à voir une longue file de beaux bustes, et je crois qu'il m'est permis d'être aussi diSicile sur le teint de mes pages que mon voisin Ayoub l'est sur la beauté de ses pipes. »