CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
eshabilanls, et, je crois, jusqu*aux fouloirs de ses pipes, y étaient Tune nature bien supérieure à tout ce qu*on voit dans les autres [contrées. Il mourrait content s*il pouvait voir encore une fois ce pays de merveilles. « Je ne savais pas, Rachouan, » lui dis-je lorsque nous fûmes seuls , « que votre patrie vous causât tant de regrets. » — « Ni moi non plus , » me répondit - il , <» et , entre nous , je prie Dieu tous les jours de ne jamais la revoir. Qui voudrait changer de superbes chevaux , de riches harnais , des armes brillantes, des habits somptueux, des serviteurs égyptiens et des esclaves nègres, pour passer sa vie dans Tindigence et dans les plus durs travaux ? £t dans quel but? Pour retrou* ver des parents qui m'ont oublié , et un maître qui ne me reconnaîtrait que pour me vendre une seconde fois I J'ai perdu le goût de la simplicité, et je suis sevré de mon naturel primitif. Mais il n'est pas inutile de rappeler de temps en temps à ces fats , qu'ils ne sont que des sauvages , et que moi je suis né Géorgien. »
A peine Rachouan avait-il prononcé ces mots que deux ou trois des plus jeunes mamelucks de Suleïman accoururent à nous, et, s'adressant à mon ami, lui dirent : « Il va vous arriver un malheur ou une bonne fortune. Nous avons laissé Olhman kiachef enfermé avec le bcy , et c'est de vous qu'il est qoesîion dans leur entretien , car votre nom a été répété plusieurs fois. »
« Ahl » répondit Rachouan, « si mon sort doit subir quelque changement, il sera malheureux ; car je n'ai jamais été fortuné, et jamais je n'ai porté bonheur à personne. Dans mon enfance, je fus envoyé chez les Kabardahs. Excellent peuple! mon hôte m'adopta pour son fils ; sa femme scella celte adoption du lait de son propre sein ; leîirs fils jurèrent de me traiter comme un frère. Qu'eu résulla-t-il ? des Tartares m'enlevèrent ; ma famille adoptive périt en voulant me défendre , et je fus vendu aux Turcs. IMaintenant je suis esclave par habitude autant que par nécessité ; et , comme je ne désire pas être libre , il y a tout à parier que je suis destiné à le devenir, ù
D'autres mamelucks apportèrent alors à Rachouan l'ordre do se rendre devant Suleïman. Il nous quitta en soupirant; et, au bout d'une demi-heure, il vint me rejoindre, la tvistiîsse ^\wVft
228 MÉMOIRES D*UJS GREC.
sur le visage. « Je vous quitte, Sciim , » me dit-ii , « je quitte pour toujours la maison de Suleîman. »
0 Quel motif, » m*écriai-je, « peut avoir déterminé le bey à se séparer d*un de ses favoris ? »
« Ecoutez-moi, reprit Rachouan; Othman kiachef a un frère ?îné en Géorgie. Il a découvert que je suis fils de ce frère, et en conséquence il a demandé à Suleîman de lui permettre de me racheter. Notre patron, comme vous pouvez bien le croire, n'était pas disposé à lui accorder sur-le-champ une pareille demande. « Jamais, s'ccria-t-il, ma tête ne sera chargée d'une telle bonté ; jamais Suleîman n'échangera un de ses mamelucks contre de i'ai*gent. Il peut ordonner la mort d'un fils désobéissant, mais ses ennemis ne lui reprocheront jamais de l'avoir vendu. «
n Othman parut consterné de cette réponse, et le bey sembla, pendant quelques instants, jouir de sa consternation. Reprenant enfin la parole : « Puisque Rachouan est votre neveu, dit-il, à Dieu ne plaise que je le refuse à la tendresse de son oncle ! Recevez-le comme un présent, et que celui qui vous le donne habite toujours le voisinage de votre cœur. »
» Mon oncle, continua le Géorgien, aurait voulu m'obtcnir à un titre moins onéreux que celui de présent; mais, reconnaissant que cela était impossible , il s'est soumis à la nécessité. Je vous quitte donc ; je quitte tout ce que j'ai de plus cher au monde. Enlevé dans mon enfance à la tendresse de la famille qui m'avait adopté , on m'arrache dans ma jeunesse à l'amitié de mes frères adoptifs. Mais que la volonté de Dieu soit faite ! »
Nous reconduisîmes Rachouan au palais, où il fit les plus tendres adieux à son maître et à ses amis. Tous regrettèrent sincè' rement le jeune mameluck, et Suleîman lui-même parut véritablement ému.
Le départ de Rachouan me laissa moins d'amour pour la dissipation, et ce fut un bonheur pour moi, car ma présence semblait devenir chaque jour plus nécessaire au bey. J'étais son encyclopédie; et tout ce qui embarrassait sa sagacité, soit un paragraphe sur l'Egypte dans une vieille gazette de Vienne, soit la situation du Caire sur une carte usée de Nuremberg , soit enfin l'arrangement d'un microscope, présent d'un voyageur, la prédiction du temps sur u\\ baromètre extorqué à un juif, la