‹ AnastaseChapitre 153 sur 407 · CHAPITRE DlXbEPXlÊME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DlXbEPXlÊME

construction d'une barge ou le dessin d'un kiosque, tout m'était soumis comme à l'oracle en chef; de sorte que, bien des fois, quand il se présentait des énigmes tout à fait inexplicables à l'intelligence des mamelucks, je ne pouvais éviter de jouer le rôle d'Œdipe qu'en alléguant ma connaissanee imparfaite de la langue du sphinx égyptien; et si je conservai ma réputation, ce fut parce que j'ignorais l'arabe. Mais le bey me recommanda aux soins d'un sciieïk qui avait été élevé dans le collège d'El- AzharS ne doutant pas que, lorsque je connaîtrais parfaitement ridiome du Caire, je ne serais plus embarrassé pour lui répondre i^r tous les sujets possibles :*il me croyait un véritable puits de science; et, à la vérité, il lui aurait été difficile de reconnaître le fond sur lequel reposaient mes connaissances. Quand je craignais que le défaut de fondement de cette bonne opinion ne devint trop palpable, j'avais soin de détourner l'attention du bey par quelque trait de flatterie : non que je descendisse assez bas dans les fonctions de l'adulation pour lui administrer la dose journalière d'encens que l'habitude lui avait rendue, ainsi qu'à tous les grands, aussi nécessaire que sa pilule d'opium ; je laissais au troupeau vulgaire de ses serviteurs le soin de lui préparer ces potions insipides de louange et de laudanum dont il ne pouvait plus se passer, et qu'il prenait comme indispensables à sa constitution, sans éprouver un plaisir bien vif et sans en savoir gré à ceux qui les lui présentaient. Quant à moi , je savais exciter l'appétit du bey avant de le satisfaire , et je donnais au breuvage que je lui offrais une saveur plus piquante par cette fermentation préalable qui, comme je le savais par expérience, en rehausse le mérite. Je commençais par le mettre en fureur en heurtant de front son\)pinion, et je flattais ensuite son amourpropre en paraissant céder à la force et à l'évidence de ses raisonnements. Je lui procurais ainsi le plaisir de la surprise avec celai du triomphe, et je cachais mon adulation sous les couleurs de la sincérité.

De tels soins pour lui plaire méritaient d^étre récompensés i cl ils Tétaient en effet, mais par des moyens aussi obliques que

V Éiablisscmenl rclip,ieux pour fucililcr les progrès des sciences, mais où fOii ne fnit que dL'coutagrr loutes ceUes qui n'ont pus uu rapport direct aux iu'.créts de rislamisme.

950 MÉvIOiRKS D'UN GREC.

ceux que j*cn)p]oyais i)our gagner ses bonnes grâces. Rarement Suleïman accordait un bienfait direct à ses favoris , il se bornait à leur fournir Toccasion de s'engraisser aux dépens de quelque autre favori déjà bien pourvu, ou de mettre à contribution quelqu'un de ceux qui vivaient sous sa dépendance. Par exemple, il me chargeait d'aller dire, à un riche juif qu*il protégeait, qu'il avait pensé à lui toute la journée, ou à un négociant chrétion opulent, qu*il avait rêvé de lui toute la nuit, et ses pensées comme ses songes étaient toujours pour moi une mine d*or. Pour comble de faveur il me présenta aux plus distingués de ses collègues, notamment à Ibrabim-bey Sogeir, à Moustaphabey Skanderani et à Ayoub-bcy-le-Grand. Ce dernier daigna m*exprimer son regret que son mauvais destin ne m*eût pas adressé à lui ï mon arrivée en Egypte.

Lorsque j^étais entré dans la maison de Suleïman , J'avais trouvé toute l'envie de ses raamelucks concentrée sur la personne du tchiboukdgi ; ils ne pouvaient supporter patiemment h préférence marquée accordée à un naturel d'Odesché, quelle que fût la couleur de ses joues; mais lorsque, moi qui n'avais pas même le mérite d'être un esclave acheté, je fus devenu la main droite du bey, et uniquement, comme ils le disaient poliment, parce que je connaissais quelques fadaises des pays étrangers , ils jugèrent que le favori même était lésé, et ils commencèrent h le plaindre. Celui-ci, accoutumé à la dissimulation, conserva pourtant avec moi l'extérieur de la civilité, se bornant à quelques remarques piquantes qui ne semblaient partir que de l'intérêt qu'il prenait à moi , et attendant une occasion favorable pour lâcher la bride à son animosité.

Suleïman s'était livré un jour avec trop d'ardeur à faire des prouesses au djérid. Fatigué et échauffé par un exercice trop violent pour son âge, il rentra chez lui fort indisposé, et bientôt fl fut attaqué d'une fièvre si ardente que sa vie se trouva en danger, et que son hakcm* ordinaire, ayant épuisé les faibles ressources de sa science, ne savait plus que faire. Tous les manielucks étaient rangés autour de leur maître, pâles de consteriialion , et croyant que chaque heure serait la dernière de sa

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