‹ AnastaseChapitre 154 sur 407 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

vie. Eugène, avec qui j'avais élé lié à Péra, et dont Pâme forte se trouvait logée dans un corps débile, était sujet à des accès de fièvre qui cédaient à une poudre qui venait d'Angleterre. Lorsque je l'avais quitté, il m'avait donné quelques paquets de celte panacée comme un présent précieux; mais Anastase bien portant ne songeait jamais qu'Anastase pouvait être malade , et j'avais prodigué ce médicament à quiconque avait voulu en essayer l'efficacité, ce dont j'avais trouvé d'autant plus d'occasions que le résultat de l'expérience avait toujours élé favorable. Tout à-coup je réfléchis qu'il me restait peut-être encore' quelques paquets de cette poudre , et qu'en sauvant la vie du bey elle pourrait faire ma fortune.

Plein de cette idée, je me fis jour à travers le cercle ; je sortis précipitamment de l'appartement , et je courus dans ma cham* bre pour chercher ce trésor. Mais où le trouver ? Je vidai toutes mes malles , je secouai tout mon linge et tous mes habits, rien ne fut oublié, et je ne pus découvrir le moindre vestige du papier bleu 'qui servait d'enveloppe ù celte poudre merveilleuse. Enfin, perdant tout espoir, je rononçai à celte recherche, et je retournai près du bey, dont la situation était encore empirée pendant ma courte absente. A peine y étais-je arrivé , que je me souvins qu'en remuant toute ma garde-robe j'avais remarqué que la lame d'un poignard, souvenir d'amitié qu'Aly m'avait donné , sortait du fourreau , et que je n'avais pu l'y faire rentrer. Dans le trouble où j'étais, je m'étais contenté de jurer contre celte maudite arme ; mais, en y réfléchissant, une lueur d'espérance brilla à mon imagination. Je me rappelai que, le mal de mer ayant oc* asionné un accès de fièvre à Aly, je lui avais donné de mes poudres. Cet handjar éiait un présent de sa reconnaissance. Lui ou moi ne pouvions«nous point, par distraction , avoir jeté quelque paquet de cette poudre dans le fourreau ? Je retournai dans ma chambre en montant les escaliers quatre à quatre; je sondai avec soin la gaîne du poignard, et la pointe de l'instrument de mort ramena la dernière prise du remède propre à rappeler la vie. L'ayant enveloppée précieusement dans un beau mouchoir brodé, je courus de nouveau près de Suleîman ; et, de crainte que la simple vérité ne tlt pas assez d'impression sur son esprit, je lui fis une histoire pompeuse du

23î MÉMOIRES D'UN GRtC.

grand personnage qui ro*af ait fait ce présent , m'étendis sur la rareté de ce médicament admirable et sur ses vertus miraculeuses. Je finis par le conjurer de prendre la dernière dose de cette poudre de vie qui se trouvât peut-être dans tout Tunivers.

Le bey était assez disposé à en essayer l'efficacité; mais je Tavais vu prendre de mauvaise grâce d'autres remèdes et en rejeter la majeure partie hors de sa bouche. Craignant qu'il ne traitât de même une poudre que je, regardais comme la seule chance d'existence qui lui restât, et dont je ne pouvais lui donner une seconde dose , je sortis pour aller chercher quelque véhicule assez agréable pour en assurer le passage dans son estomac.

Je ne fus pas absent plus de deux minutes ; et, à mon retour, je trouvai la face des affaires entièrement changée. Le tchiboukdgi avait employé ce court espace de temps à lui persuader que ce remède était du poison, et celui qui le lui offrait un scélérat. Depuis quelque temps je voyais fréquemment Ayoubbey ; il est vrai que c'était l'ami le plus intime de Suleïman , mais qu'est-ce que l'amitié entre des mamelucks I JMon trouble, mes sorties, mes rentrées, mon agitation, jusqu'à mon empressement, tout était interprété comme une preuve de mon crime. Lorsque, plein de joie et d'espérance, je présentai la potion au bey, il me repoussa, et, sans en donner aucune raison, dit qu'il ne voulait plus prendre de médicaments. Cette déclaration me parut le coup de la mort pour moi-même; mais, soupçonnant quelle en était la cause , je parcourus des yeux avec fermeté tout le cercle des mamelucks : le tchiboukdgi détourna les siens ; il ne me resta plus de doute, et je tremblai pour ma propre vie.

Ma sûreté personnelle exigeait que je prisse un prompt parti. « Cette poudre, dis-je avec assurance, a d'autres vertus que celle de chasser la fièvre, elle dévoile la calomnie. Puisque mon maître refuse de faire l'essai de sa vertu bienfaisante, que celte poudre rende du moins témoignage h l'innocence de Sélim, et que Dieu pardonne au serviteur infidèle qui cause ainsi la perte de ce qui pouvait sauver la vie de son maître. »

Aussitôt je portai la coupe vers mes lèvres ; mais ce peu de mots avaient rendu au bey toute sa confiance. Avec toute la vivacité que lui laissait son état do faiblesse, il plaça sa main

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