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CHAPITRE DIX-HUITIÈME

mon mokhadam * le forçât de descendre de sa monture à longues oreilles , et de se mettre dans la boue pour me saluer respectueusement. J'avais pourtant la niorlification de voir les riches négociants francs se Hiainlcnir fermement en selle, et je ne pouvais m*en venger qu*en les éclaboussant de mon mieux lorsque je passais près d'eux. Ce sont les folies de ma jeunesse, mais le souvenir en a souvent amusé mon âge mûr.

Le bazirghian ^ ordinaire de Suléïman fut le marchand auquel je conférai particulièrement Thonneur de m'équiper pour ma lieulenance. Je choisis dans sa bouiique des draps, des soieries , des mousselines , des schalls , des armes , etc. , en assez grande quantité pour former l'équipage d'un hey. Je le payai en ordonnances sur mes villages ; et , comme le terme de payement était éloigné, le prix de ses marchandises monta en proportion. Je me trouvai donc fort indigné quand le rusé marchand , alarmé de mes demandes toujours croissantes , me protesta, d'un air de regret , qu'il n'avait rien de ce que je désirais encore. Cela me mit dans la nécessité désagréable d'épier l'instant où quelque pratique , jouissant de plus de crédit , eutrait dans sa boutique : je m'y présentai aussitôt, ôt, trouvant étalé sur sou comptoir précisément ce que je voulais avoir, jo le félicitai d'avoir si promptcment trouvé ce que je lui avais demandé , et fis main-basse sur ses marchandises , dont je vendis ensuite ce qui nrétait inutile.

En dépit de l'impatience qu'éprouvait Suléïman de me voir partir, j'étais déterminé à différer ir.on départ jusqu'après l'ouverture du Kalisch* au Caire. Plutôt que de perdre l'occasion d'assister à ce tle fête , je feignis de m'étre donné une entorse , et je m'y rendis en boitant. Parmi les objets coûteux que j'avais achetés pour me faire hcnneur en prenant possession de mon gouvernement, brillait, au premier rang, une superbe

1. Domestique qui précède les officiers publics en Égyple, et nui porte un liâlon nummé naboiid, pour écaricr la populace.

2. Marchand ou fout-nisâeur d'un homme en place, qui le paye en bons sor ses domaines particuliers, ou sur le gouvernement.

3. Canal communiquant avec le Nil, qui traverse le Caire, et qu'on ouvre Ions \e% an« avec grande solennité, quanJ les eaux ^lu Heuve ont aiteiiki uia* certaine liauteur*

pelisse de samour ^ Je mourais d*enyie de mVn parer pour la fête , et je gagnai un rhume, aQn d'avoir un prétexte pour porter des fourrures au milieu de la canicule. Je ne Os point un pas ce jour-là sans ma pelisse ; on me suivait pour l'admirer, et il se trouva un amaieur si décidé que , ne pouvant Tavoir tout entière, il en coupa la manche gauche qui flottait sur mon dos , et Tempoita comme une relique. Ce malheur pouvait se réparer en faisant faire une nouvelle manche , mais il me mettait dans rimpossibilité de porter la pelisse le reste de la journée, ce qui me contrariait beaucoup. Je me rendis chez moi pour y déposer ce qui m*en restait; mais à peine le vêtement avait-il passé la porte, que la manche qui lui manquait y arriva. Le voleur, dans sa confusion, l'ayant laissée tomber, elle avait été ramassée par un homme plein de conscience qui me la rapportait, et qui , pour comble de bonheur, étant tailleur, m'oiïrit de si bien jouer de Taiguille qu'en un clin d*œil je pourrais remettre la pelisse. On juge bien que j'acceptai les offres de service de cet honnête homme , et il se mit à l'ouvrage sur-le-champ.

Malheureusement la chambre dans laquelle il travaillait avait une porte et une fenêtre. Il était entré par l'une, et il jugea à propos de sortir par l'autre, par amour pour la variété. Lorsque j'y entrai pour voir si l'ouvrage avançait, manche, pelisse, tailleur, tout avait disparu. Je m'adressai au scheïk ou chef des voleurs du Caire, qui , moyennant une récompense . se charge de faire retrouver les objets volés ; et, pendant la saison la plus chaude de l'année , on m'apportait tous les jours examiner cinquante pelisses de peau de chat ou de lapin , mais pas une seule de samour.

Privé du plus précieux joyau de ma garde-robé , je n'en partis pas moins pour ma destination. Suivant la coutume du pays, j'étais accompagné de quelques fellahs ^ de mes domaines , qui me servaient d'otages pour me répondre de la bonne conduite des autres. Ma suite se composait en outre de quatre esclaves roirs pour le service de ma personne , de trois haouaris ou cavaliers barbaresques pour protéger mes vassaux , d'une demi-

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