CHAPITRE DIX-HUITIÈME
paru SI ennuyeux, c'est-à-dire la crue du Nil, devînt pour moi le plus intéressant du moode. Bien loin de désirer de ne plus en entendre parler, je ne pouvais penser h autre chose. Cependant c'était cette année une source de réflexions inquiétantes. Le fleuve semblait dans un état de torpeur, et ses eaux croissaient avec une lenteur si extraordinaire que bientôt chacun trembla qu'elles n'atteignissent pas la hauteur nécessaire. On n'entendait que plaintes et lamentations. On venait me parler de canaux qui n'avaient pas l'espoir d'être seulement humectés, ou qu'une saignée prématurée avait privés du peu d'eau qui s'y trouvait; ici, l'on avait anticipé l'époque d'usage pour ouvrir une écluse ; là, un seul champ avait été arrosé aux dépens de tout un district : partout il semblait que la crainte d'une disette faisait déployer à l'homme toute son industrie pour rendre une famine inévitable.
Nuit et jour j'étais poursuivi par le fantôme de la sécheresse, le plus épouvantable de ceux qui se montrent sur le riche territoire de l'Egypte. Mes pensées pendant le jour, mes songes pendant la nuit, me le représentaient sous la forme la plus hideuse , avec son cortège effrayant : des terres arides , des champs restant en friche, des récoltes insuffisantes, des fermiers hors d'état de payer leurs contributions , des paysans abandonnant leurs villages, des troupes de fellahs quittant leurs maisons cl leurs possessions pour aller cultiver la terre de l'étranger, des remises d'impositions à accorder, presque rien à recevoir pour le bey, et, pour comble de maux, le caïmakam rendu responsable des torts de la nature et du découragement des hommes. Oh ! comme je désirais ardemment alors que quelque heureux incident vînt me délivrer de mon gouvernement et de ma responsabilité! Mais je n'espérais pas que la fortune me réservât cette faveur.
Fille daigna pourtant me l'accorder, et je n'en éprouvai pas le plaisir que je m'en étais promis. Un matin que je réfléchissais sur quelques explications que m'avait données mon écrivain cophte, je vis entrer chez moi un homme à langue dorée, qui me dit, avec toute la civilité, possible, qu'il venait pour me remplacer; et, de peur que je ne le crusse pas«ur parole, il me remit un ordre du bey qui m'enjoignait de me rendre sur-
244 MÉMOIRES D'U.i GREC.
Ic-champ au Caire. Ce rappel imprévu opéra une telle révolution ^ans mes sentiments , que j^aurais alors donné tout au mondé pour conserver une place dont je souhaiiais êlre débarrassé un moment auparavant ; il est vrai que mon attachement pour ce que je quittais était occasionné par l'incertitude de ce que j'allais trouver. Cet ordre, si soudain, si peu attendu, n'annonçait-il pas une disgrâce? Je ne doutai pas que mes ennemis n'eussent profité de mon absence pour me perdre dans l'esprit de Suleïman : j'en accusai le tchiboukdgi; et, comme je lui avais déjà voué une haine implacable, je ne pus qu'y ajouter le serment d'une prompte vengeance.
Je repris donc la roule du Caire , ne songeant plus qu'aux moyens d'exécuter ce vœu ; ce qui, sans la crainte des conséquences, pouvait se faire de mille manières différentes. Un jour qu'absorbé dans mes réflexions sur ce sujet , je me trouvais à quelques centaines de pas en avant de ma suite, je me vis tout à coup au milieu d'une troupe d'Arabes bédouins dont je n'avais pas aperçu les lentes placées derrière une montagne de sable. Le chef de la tribu, suivi d'une demi-douzaine de ses soldats on guenilles , s'avança vers moi , la javeline à la main, et me demanda cent sequins pour droit de passage, ou au moins tout ce que j'avais. Aucune de ces propositions ne me convenait; mais les Bédouins étaient quatre fois plus nombreux que ma suite, et il semblait certain que, si nous en venions aux coups, nous n'aurions pas l'avantage. Sans répondre h cette sommation , JÇ me retournai, et , voyant arriver ma petite caravane , je criai qu'on m'envoyât un panier rempli de balles et de cartouches; et, le présentant au chef, je lui dis que je ne payais jamais de contributions qu'en cette monnaie, et que, s'il trouvait que je ne lui en offrais pas assez, je donnerais ordre h mes gens de lui tîu envoyer par la voie la plus prompte autant qu'il en pourrait désirer. Celte rodomontade réussit. Le scheïk reçut mon prc* sent , me remercia , me rendit mon panier après l'avoir fait remplir d'excellentes dattes et me laissa passer en me faisant le salut de paix, que je lui rendis de tout mon cœur.
N'ayant fait , pendant tout mon voyage , que méditer sur la
cause de mon rappel , je me convainquis enfin si fortement
qu'il était le résultat de h perte des bonnes grâces du bey, et