‹ AnastaseChapitre 166 sur 407 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

tour reprocher à Ibrahim ses délais pusillanimes ; mais il est aisé de -\oir que c'est un rôle qu'ils répètent, et qu'ils Font étudié d'avance. Chacun d'eux sent intérieurement tout l'avantage qu'il retire de celle différence de caractère, parce qu'il trouve dans son associé tout ce qui lui manque à lui-même. Il en résulte que Mourad exécute avec vigueur et promptitude les plans qu'Ibrahim a conçus après une mûre délibération; qu*Ibrahim répare, à force d'économie, les effets de la prodigalité à laquelle Mourad a recoiirs pour s'assurer de nouveaux partisans; enfin, que Mourad est toujours prêt à couper le nœud qu'Ibrahim ne peut parvenir à dénouer. C'est ainsi que des qualités si différentes, comme l'or et l'acier d'une lame de Damas, ne font que rendre plus solide l'union des deux chefs, leur donnent plus de force pour soutenir leurs intérêts communs, les mettent en état de présenter à leurs ennemis un front plus impénétrable , et laissent à leurs compétiteurs moins d'espoir de trouver entre eux un joint, une ouverture où ils puissent se glisser pour les diviser et s'élever sur leurs ruines.

» Dans cet état de choses , nous avons résolu , Ibrahim-bev Sogéir, Osman-bey Tcherkavi, Moustapha-ben Skanderani, Ayoub-bey le jeune et moi , de recourir à la force pour contraindre ces chefs avides à faire un partage plus égal des dépouilles; et même Ayoub-bey Kébir, Youssouf-bey et Ismaêlbey Sogéir, quoiqu'ils semblent encore balancer, ne le font que pour pouvoir mettre un plus haut prix à leurs services. Leur marche irrésolue et incertaine nous aurait engagés à retarder l'exécution de nos desseins jusqu'à ce qu'ils eussent acquis plus de consistance, si le moment actuel n'offrait des^avantages quipeut-être ne se représenteront jamais. Ismaël et Hassan, après leur long sommeil à Es-Souau, se sont enfin éveillés,' et se préparent à marcher sur le Caire. Nos deux chefs, sachant combien peu ils doivent compter sur notre secours si la capitale devenait le champ de bataille, se sont décidés à étouffer, s'il est possible, celte entreprise dans sou berceau , et Mourad va partir à la tête d'une armée pour le Saîd, tandis qu'Ibrahim restera au Caire pour nous tenir en bride. Séparé de son collègue et privé de la moitié de sa force, le scheik-el-beled doit voir sa puissance s'écrouler si elle est vigoureusement attaquée; et« afin d'être prêts à

2iS MÉMOIRES D'UN GREC.

profiter de l'occasion, chacun de nous s*emprcsse de rappeler l petit bruit des provinces les hommes sur qui il sait qu'il peut compter. Telle est la raison pour laquelle je vous ai donné si brusquement un successeur dans votre gouvernement, saos minquiéter beaucoup si ce rappel imprévu n*aurait pas d^abord Tair d*une disgrâce. Vous savez maintenant ce que j'avais à vous confier, et je n*ai pas besoin de vous dire combien la discrétion est nécessaire. »

Ici Suleiman m'annonça, en se levant, que son discours était terminé. Cette conclusion ne répondait pas tout à fait à mon attente. Pour un homme dans ma situation, c'était sans doute une grande satisfaction que d'apprendre qu'il allait s'élever des troubles; mais je m'étais flatté de quelque avantage personnel plus direct. Cependant je réfléchis, que le bey pouvait craindre que les nouvelles faveurs qu'il me destinait parussent n'être que l'effet du besoin qu'il avait de mon secours, et que, dans une autre conférence , il m'annoncerait ses intentions bienfaisantes h mon égard. Je le remerciai donc de s'être mis hors d'haleine pour me faire ce long récit ; et , après les protestations convenables d'attachement, de zèle et de fidélité , je me retirai respectueusement.

Un esclave d Yaoub-bey Kébir ou le-Grand m'attendait à la porte du palais. Dès qu'il m'en vit sortir, il vint à moi et me dit, d'un air assez mystérieux, que son maître désirait me voir. Je me rendis chez lui sans perdre un instant.

Dès qu'il m'aperçut, « Seigneur caïmakam, s'écria-t-il avec son ton de vivacité ordinaire, car il n'était pas, comme la plupart des Qiamelucks, un volcan enveloppé de neige, « un événement très-extraordinaire vient de m'arriver. C'est encore un secret pour tout le monde ; personne n'eu est instruit dans ma maison , et vous êtes le premier h qui je désire en faire part

»*Vous savez, » continua-t-il, « que, puisque je ne puis avoir de mamelucks de mon propre sang, je n'épargne ni peines ni argent pour m'en procurer au moins de mon pays, de mon cher Gurgistan. Destiné à vivre et à mourir dans cette contrée lointaine, je crois trouver un parent dans quiconque arrive de ma patrie. Il y a quelques jours, mon harem fut enrichi d'un nouveau bouton, né dans ce pays des roses, Poiir la sauver de

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