CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
barbe que cela lui paraissait fort étrange ; mais , me trouvant inébranlable sur ce point : « Allez, » me dit -il enfin, « puisque telle est votre obstination ; mais faites sentir à Suleïman que, s*il arrête le cours de mes bornés pour vous, les siennes doivent vous en dédommager amplement. Surtout faites diligence; je ne puis rester plus d'une heure la main chargée des riches présents que je vous destine. »
Je lui promis d'être de retour en beaucoup moins de temps, et je courus chez Suleïman avec la promptitude de Téclair , pour iui faire part de la conversation que je venais d'avoir avec Ayoub. En apprenant les offres que celui-ci m*avait faites , il rougit de colère ; « Par la tête de notre saint prophète, » s'écria-t-il d'un ton piqué, o mon frère Ayoub agit mal ii mon égard ; mais , dans les circonstances présentes , il faut «avoir étouffer son ressentiment, et Ayoub ne l'ignore pas. Quant à vous, Séliuï, je n'ai pas de reproches à vous faire; vous avez été pris par surprise, et vous ne poiiviez vous boucher les oreilles. Je suis pourtant charmé de vous avoir donné à en* tendre , avant que mon rival vous eût fait ses propositions , que je vous réservais de nouvelles faveurs ; sans cela, vous pourriez croire que je ne vous les accorde que pour qu'on ne puisse enchérir sur moi. Écoutez-moi, Sélim. Vous savez que j'ai donné ma fille aînée en mariage à mon plus ancien kiachef , à Moktar. Je ne vous dissimulerai pas que, si Oaman eût vécu , son nom aurait été entendu dans les chants nuptiaux qui auraient célébré l'hymen de Khadidgé. Mais il a plu h la Providence de le retirer de ce monde, et aucun de ses camarades n'a encore acquis le droit de prétendre à une alliance avec mon sang. Je puis donc céder au penchant de mon cœur eu vous donnant la seule fille qui me reste. Il est vrai qu'elle ne peut épouser qu'un homme revêtu d'un rang élevé, je vous nomme donc kiachef. Souvenez- vous que plus mes faveurs sont grandes, plus elles vous imposent de devoirs à remplir. Le succès de notre projet d'insurrection dépendra peut-être en partie de voire dévouement, de votre zèle et de voire activité. »
Suleïman ayant cessé de parler, j'embrassai ses genoux , et je déposai à ses pieds tout ce qui me restait en réserve de remercîments et de protestatious d'attachement. Cela fait, je me
retirai dans mon appartement pour me livrer en liberté à mes transports.
« Je serai donc kiachef ! » m*écriai-jc tout haut eu parcourant ma chambre à grands pas , dans une extase de joie : e chaque fois que je sortirai, je verrai marcher devant moi ces chères lames damasquinées que j*ai tant de fois désirées! Je ne me montrerai que suivi d'un nombreux cortège ! J'aurai ma maison et mon harem ! Je ne serai plus une branche greffée sur un tronc étranger ; je pousserai mes propres racines dans le sol, et ma tige indépendante portera des fruits qui lui appartiendront. Je pourrai laisser croître ma barbe , et mon menton ne sera plus privé de l'ornement que la nature lui a destiné K »
Mon enthousiasme me fit oublier quelque temps la promesse que j'avais faite à Ayoub de lui donner une prompte réponse; et, dès qu'elle se représenta à mon souvenir, mon imagination commença à s'égarer. Des idées romanesques s'emparèrent tout à coup de mon esprit. Les avantages qu'on m'offrait étaient à peu près les mêmes des deux côtés ; mais si l'honneur faisait pencher la balance en faveur de Sulcîman, ma folie tcie se persuada que la beauté devait ajouter un poids considérable aux propositions d'Ayoub. Zélidah , née en Géorgie , devait posséder des attraits aussi supérieurs à ceux de Khadidgé, fille de l'Egypte, que le lis majestueux est supérieur au triste souci. Enfin je résolus, quoi qu'il pût m'en arriver, de tâcher devoir la sœur d'Âyoub avant de prendre un parti.
Une juive de ma connaissance était chargée de fournir aux femmes du harem d'Ayoub tous les objets servant à leur parure. Je me rendis, sans perdre un instant, chez elle ; je lui fis part de mon projet, et je la décidai à me seconder. Elle ûl sur-le-champ un paquet de ses étoffes les plus précieuses, me couvrit de la chemise bleue et du voile à carreaux que portent les Égyptiennes de la classe inférieure, me chargea de ses marchandises , et je me rendis avec elle chez Ayoub , non sans recevoir, chemin faisant, plus d'un reproche sur mes longues enjambées et ma démarche masculine.
1. Les mahoméians ne permet lent pas à leurs esclaves tic laisser croîlre leur barbe; c'est toujours un signe de liberté, une marque de di{;nué, oudtt moins de gravité. Quand une fois on Ta laissée pousser, on rejjarderail comme une inconvenance cl même comme uue profanation de la raser.