‹ AnastaseChapitre 173 sur 407 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

tendant du grand homme , me promirent une piastre par chaque sequjn que je lui ferais dépenser chez eux ; dans un troisième, où je passais pour être étranger au cortège de Fillustre voyageur, on m'offrit d*étre de moitié dans un complot pour lui voler ses équi* pages en route. Un jour un Arabe, qui reprochait à un fellah de servir d'escorte à un mameluck dans le désert , me prit à témoin , comme étant son compatriote , de la justice de ce reproche ; et une autre fois un paysan qui peignait à un habitant d'une ville la rapacité des gens du kiachef me demanda, trompé par mes vêtements de villageois , s'il exagérait la vérité.

Dans une de mes courses solitaires, je rencontrai une famille de villageois qui se rendaient vers le Nil. Elle se composait de trois générations et même plus; car, indépendamment de l'aïeul, du père et des enfants , quelques jeûnes femmes paraissaient chargées d'un autre fardeau que celui de leurs frères et sœurs en bas âge qu'elles portaient sur leur dos. Un ihram en guenilles , une natte tombant en lambeaux , et un assortiment de vases de ménage qui auraient pu Ggurer dansla collection d'un antiquaire , étaient tout le mobilier qu'ils avaient emporté du domicile qu'ils quittaient. Ils chassaient devant eux quelques bestiaux maigres , et une vieille charrue formait l'arrière-garde.

« D*où venez-vous, bonnes gens? « demandai-je au patriarche de la famille.

« Du Feyoum , » me répondit-il.

— 0 Et vous quittez votre sol natal , pour aller chercher du pain chez des étrangers? »

— « Je ne le mangerai pas long-temps. Mon fils ne sera jan^ais en état de racheter son héritage. Faut-il qu'il attende qu'on le chasse de la terre que son père a labourée ? »

-- « Et d'où vient votre détresse ? »

— « De la volonté de Dieu et de la méchanceté des hommes. Tous les ans notre kalisch ^ est plus encombré ; tous les ans une partie de notre territoire disparaît sous les sables qui s'avancent Hélas ! comme si les sources de la fertilité étaient épuisées par le temps , notre fleuve même semble las de couler, et depuis deux ans il a fait de vains efforts pour atteindre son ancienne

Page 1