‹ AnastaseChapitre 186 sur 407 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

ture , dans ce qui était hors de la portée de Tesprit humain. Les qualités qu'il voulait découvrir dans chaque objet étaient précis sèment celles que le bon sens n'y aurait jamais cherchées. Il re« gardait les véritables savants, tels que les astronomes, les physiciens, les mathématiciens, comme des esprits faibles qui ne pouvaient atteindre au delà de la superficie des choses, tandis qu'il considérait les ai^rologues , les jongleurs et les charlatans comme des êtres doués de talents rares et sublimes. Il aurait reçu assez froidement Aristote et Galien; mais un vagabond disant la bonne fortune pouvait commander dans sa maison, qui était une sorte d'asile pour les imposteurs ; et , quoique rigide mahométan, Sidi-Malek ajoutait foi à tout misérable juif, gentil ou chrétien qui avait la moindre prétention aux sciences occultes.

Si ces opinions se fussent bornées à la théorie , on aurait pu s'en amuser un instant; mais, appliquées à la pratique, elles rendaient la société de Malek infiniment désagréable. Sa cou* versation était incohérente , mystérieuse , souvent même inintelligible, et il prenait de l'humeur quand ses amis voulaient ramener l'entretien sur des choses à portée de leurs connaissances. A la moindre apparence d'incrédulité sur ses dogmes iavoris, sa colère ne connaissait pas de bornes. Toujours aux aguets pour un mot ou un geste dont il pût tirer un pronostic, il floUait constamment entre de sottes craintes et des espérances frivoles, et se laissait prévenir par la prédilection la plus étrange ou l'antipathie la plus ridicule. Malheureusement, mon nez avait une courbure qui annonçait des dispositions peu communes pour les sciences occultes, si on les cultivait convenablement, et Malek était déterminé à ne pas les laisser stériles faute de culture.

L'oracle stationnaire de Malek était un fameux devin , demeurant dans un des faubourgs les plus écartés. de Djedda. l^arement il daignait sortir de chez lui , et il attendait qu'on vint le consulter dans son temple, ou, pour mieux dire, dans son antre. Par amour pour la paix , je consentis à aller voir ce personnage , dont l'odeur de la renommée, me dit Malek, embaumait tout l'univers. Cela est possible, car je fus presque suffoqué en entrant dans son taudis , mais ce ne fut point par d'agréables parfums.

J'y trouvai le sorcier assis sur un vieux coffre. Un crocodile empaillé était suspendu au-dessus de sa tête, et une peau de serpent étendue lui servait de tapis de pied. Des charmes puissants , des talismans formidables couvraient les murailles sur lesquelles leurs noms étaient écrits pour l'instruction des spectateurs; des cœurs de vipères vierges , le t'oie d'un roc ^ des outres remplies du vent Simoun ^ y figuraient parmi les objets les moins rares et les moins curieux. Quant à la figure et aux traits du devin , on en voyait si |)eu de chose, qu'il est impossible d'en parler. Une immense paire de lunettes remplissait tout l'espace entre son turban et son menton. Semblables à une girouette, ces lunettes étaient eu mouvement continuel de gauche à droite et de droite à gauche, entre un globe céleste auquel les vers avaient dérobé la moitié de ses constellations, et un vieil almanach de Venise à demi usé à force d'avoir été feuilleté. Devant lui était ouverte sa table de nativités.

£n regard était accroupi son apprenti , jeune homme dont les petits yeux ronds étaient sans cesse fixés sur son maître, épiant tous ses gestes, et ne changeant de posture que pour lui présenter un compas , tourner le globe , ou ramasser ses lunettes qui tombaiont à chaque instant , faute de trouver une base solide sur son nez aplati. Tout cela s'exécutait dans un si profond silence qu'on aurait juré que chaque mouvement de cette pantomime avait été convenu d'avance.

Craignant de troubler les influences de quelque planète ou de déranger les calculs de quelque nativité , je restai immobile à l'entrée du sanctuaire; mais voyant que j'y demeurerais jusqu'au jour du jugement si j'attendais qu'on m'invitât à avancer, je finis par m'impatienler ; et, m'approchant du sorcier, je lui criai à l'oreille : « Je suppose que je parle au sa?ant scheïk Aly ? »

L'astrologue tressaillit comme un homme interrompu tout à coup dans quelque profonde méditation , tourna lentement la tête vers moi, comme si un ressort l'eût fait mouvoir, et, m'ayant plusieurs fois considéré avec attention de la tête aui^ pieds et des pieds à la tête , il me répondit d'un ton grave et

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