‹ AnastaseChapitre 195 sur 407 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

et cependant je ne pouvais me ri^soudre à me sauver en l'abandonnant, quand tout à coup une vague, plus forte que les précédentes, nous enleva tous deux et me jeta contre un rocher à fleur d*eau que je ne connaissais point. Je parvins à le gravir; j'sidai Spiridion à y monter; et, n'ayant de l'eau que jusqu'à la ceinture, noas pûmes y attendre l'arrivée d'une barque qu'on avait enfin envoyée à notre secours.

Uavrocordatos se promenait sur le quai avec mon père à l'instant où cet accident arriva. Apprenant le danger qui menaçait son 6Is, il accourut sur le rivs^c , et fut témoin des efforts par lesquels je parvins à lui sauver la vie. Dès qu'il nous vit à terre, il me serra dans ses bras avant même de songer à Spiridion ; et, après m'avoir appelé son sauveur et celui de son ûls, il enjoignit à celui-ci, de la manière la plus formelle et la plus positive, de me regarder et de me traiter comme un frère , et prit le ciel à témoin que je serais toujours pour lui un second fils, et que, quoi qu'il pût m'arriver, jamais il ne m'abandonnerait. Il exécuta fidèlement cette promesse. Depuis celte époque , il ne cessa d'excuser mes incartades , de pallier mes fautes ; et , tnalgré ses principes d'économie rigide , il paya plus d'une fois mes déprédations, pour qu'on ne s'en plaignît pas à mon père.

Au bout de quelques années il alla s'établir à Constantinople, an Fanar ; mais, malheureusement pour moi, il en était absent pour les affaires de son commerce, soit à Trieste, soit à Vienne, dans le moment où ses secours m'auraient été le plus nécessaires, et Spiridion ne le quittait jamais.

Mavrocordatos n'avait eu, dans l'origine, d'autre but que de laisser à son fils une fortune considérable; mais, dans une grande capitale, l'amour des richesses engendre ordinairement l'amour de la puissance , et il ne visait à rien moins alors qu'à le voir quelque jour hospodar de Valachie ou de Moldavie , et il ne s'occupa qu'à former des liaisons qui pussçnt aplanir la carrière à son ambition. Cependant l'air de la capitale ne con- Tenant pas à sa santé, il avait établi son principal domicile dans le joli village de Kandilly , situé près de Constantinople , où il avait acbetér une superbe maison qui avait appartenu à un vizir disgracié. Ce fut là que je le revis pour la première fois depuis son départ de l'île de Chios,

On pourrait croire que neuf ou dix ans qui s'étaient écouk^ depuis le service que j'avais rendu à son fils avaient été un ffltervalie suffisant pour en effacer de son coeur le souvenir, pour Ini avoir fait oublier ses promesses et ses serments ; il n*en était rien. A la vérité, quand il apprit que j'avais embrassé la religion musulmane, il poussa un profond soupir ; mais se remettant aussitôt: « Que la volonté de Dieu soit faite ! » s'écria-t-il. Il n'en exigea pas moins que je prisse mon domicile chez lui pour tout le temps que je resterais à Constant iuople; il se chargea d'administrer la petite fortune que j'avais rapportée d'Egypte, et il écrivit à mon père pour lui donner de mes nouvelles.

Bien des lettres partant de Constantinople pour Chics sont interceptées en chemin par les Néréides, curieuses de savoir ce qui se. passe sur la terre ; mais celle-ci arriva à sa destination, et la réponse nous parvint aussi vite que le souffle d'un serviteur d'ËoIe })ien disposé put la transmettre. Mon père conjurait mon hôte par tous les nœuds de leur ancienne amitié , et par tous les motifs tirés de la religion , de ne rien épargner pour faire rentrer dans la voie du salut une brebis égarée ; et dans un post-scriplum aussi long que la lettre, il ajoutait que, si mon abjuration de -l'islamisme me forçait à quitter le territoire de l'empire turc, il pourvoirait à mes besoins dans tel endroit de la chrétienté où je voudrais fixer mou séjour. Celte preuve de tendresse me toucha jusqu'aux larmes : « Béni soit mon digue père ! » m'écrini-je. « Quand ceux qui l'entourent le lui per^ mettent, il pense encore è son fils Anastase ! »

0 Vos frères y pensent aussi, » dit Mavrocordatos : o voyez! ils désirent tellement votre conversion, qu'ils m'écrivent qu'ils aimeraient mieux vous savoir rentré dans le sein de l'Église que de vous voir de retour dans votre patrie, o — « Je n'en doute nullement, » pensai-je ; et mon cceur, qui commençait à se dilater, se sentit tout à coup resserré.

i\iavrocordatos ne perdit pas de vue un seul instant la tâche que son ancien ami lui avait confiée ; mais, connaissant mon caractère ardent, impétueux et incapable de plier, il ne dirigea d'abord contre moi que des attaques indirectes. QuailQ il vit que ses insinuations ne produisaient sur moi aucun effet, parce que j*aiïectais de ne pas les com^t^udre ^ il prit une marche

Page 1