‹ AnastaseChapitre 200 sur 407 · CHAPITRE VINGT-ClNQUliCME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-ClNQUliCME

site. Il touche à toutes les friandises qui attirent ses regards, en demande le prix, le nom; s'informe des ingrédients qui les composent, et, tout en faisant ces questions, arrive jusqu'au fond de la boutique. Il y trouve un cabinet dont la porte est ouverte, et dans lequel il voit une table servie de tout ce qui peut exciter la sensualité. Il y entre, toujours par pure curiosité ; mais, dès qu'il y a mis le pied, le pâtissier en ferme la porte à double tour, met la clef dans sa poche, et l'oublie pendant une grande demi-heure. Le bon musulman n'ose crier do peur d'exciter du scandale ; et, quand son hôte vient le tirer de prison en lui faisant d'humbles excuses de l'avoir enfermé par distraction , il sort d'un* air d'humeur, fait beaucoup de reproches au maître du logis, et retourne chez lui mourant d'inanition. Cependant, dès qu'il est parti , le pâtissier va visiter le cabinet secret, et il y trouve bien du changement, car ses gâteaux sont métamor* phosés en piastres et ses conserves en sequins.

Je présume que mon nouveau banquier me soupçonna de m'occuper quelquefois de cette transmutation illégale, et voulut en tarir les moyens dans leur source. Il disparut avec ma cassette ; et, le vingtième jour du ramadan , je me trouvai le soir avec un appétit dévorant , cinq sequins dans ma poche, et pas un para dans le monde.

Depuis que j'étais sorti de la maison de Mavrocordatos , je n'avais pas revu Spiridion. Je connaissais sa soumission filiale ; je savais qu'il était incapable de contrevenir directement aux ordres de son père, mais je ne croyais pas qu'il les exécuterait si rigoureusement. J'en avais été mortifié; et, comme on n'ap-^ précie bien les choses que lorsqu'on en est privé, j'avais plus d'une fois regretté sa société , reconnaissant combien elle était préférable à celle de tous mes amis de plaisirs. Cependant j'avais trop de fierté pour chercher un homme qui paraissait me fuir, et le malheur qui venait .dç m'arriver ne fit qu'ajouter à ma répugnance à cet égard. J'aurais plutôt eu recours à la générosité d'un étranger qu'à celle d'un ami qui m'avait ou* blié. Néanmoins, deux jours s'étaient à peine écoulés depuis la disparition du banquier armt'nien , quand je vis Spiridion entrer dans mon appartement à l'instant où j'étais plongé dans un accablement complet La fuite d'Âîdin avait fait du bruit dans

le monde commercial. Spiridion savait que je lui avais confié toute ma fortune; il était parvenu à découvnr ma demeure, et il venait m'ofîrir les consolations et les secours de Famitié.

Je n'étais nuliemeut disposé à accepter ses offres pécuniaires. « Votre amiiié, Spiridion,» m'écriai-je, « m'est plus précieuse que jamais ; mais cette bourse me blesse les yeux. Je vous aime trop pour devenir votre débiteur. »

«Sélim, » me répondit-il, « si les tributs de l'affection donnent droit à la reconnaissance de celui à -qui ils sont offerts, il est trop tard pour que vous cherchiez à vous y soustraire, et je suis déjà votre créancier. Quel poids une misérable poignée d'or peut-elle mettre dans la balance auprès des peines, des inquiétudes et des soucis que vous m'avez causés ? »

Je sentis la vérité de ce discours ; j'imposai silence à mon sot orgueil, et j'acceptai la bourse qu'il m'offrait. « Ce don, » lui dis-je en la pressant contre mon cœur, « me mettra en étal de vous prouver, Spiridion, que vous n'avez pas accordé votre amitié à un homme qui en était indigne, et que les semences que vous avez jetées dans mon cœur , quoique lentes à éclore, porteront enfin des fruits. Oui, j'arracherai de mon sein toutes les racines du mal ; je renonce h jamais à tout plaisir condamnable; je veux devenir un nouvel homme, un homme que vous puissiez avouer pour votre ami. »

Jamais je ne lui avais tenu un pareil langage; et, comme in«i bouche ne faisait qu'exprimer mes véritables sentiments, ^^ voix avait cet accent de vérité auquel on ne peut se méprendre. Spiridion fut ému jusqu'aux larmes et m'embrassa avec des convulsions de plaisir. Nous passâmes ensemble toute la soirée, discutant le plan de vie que je devrais suivre à l'avenir, comme des guerriers qui, après avoir remporté une grande victoire, délibèrent sur les moyens d'en profiter.

La nuit vint nous surprendre dans cet entretien. Les rues de Tonstantinople sont, à cette heure, infestées de brigands de toute espèce, et je ne pus me résoudre à laisser partir mon ami sans escorte. « Pour cette fois, Spiridion, » lui dis-je, « il fa"^ que vous me permettiez de vous accompagner. Votre père même, en ce moment , me verrait près de vous sans le trouver niauvais, » Il y consentit, et T\o\iç» \i^Y\\\xvç^ ^wsemble.

Page 1