CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME
£n passant devant un café connu pour être le rcndez-vous de ceux pour qui toutes les autres portes sont fermées, nous y vîmes plusieurs jeunes gens parmi lesquels se trouvait Aclimet, fils d'an capidgi de la Porte, d'une insolence qui ne connaissait aucunes bornes, et avec qui j'avais déjà eu une ou deux querelles. Sa conduite l'avait rendu la peste de tout le voisinage. Dès qu'il nous aperçut : « Oh ! oh ! » dit-il à ses compagnons , « Toilà donc les deux inséparables ressuscites des moris ! c*est le chien qui tire le porc par les oreilles. » A ces mots insultants, je sentis le sang me monter au visage, j'éprouvai un iQouvement de rage, et je portai la main sur mon handjar. i>Iais au même instant je me souvins de la promesse que je venais do faire h mon ami, et, étouffant mon ressentiment, je continuai ma route en silence.
Spicidion, qui avait pâli de crainte que cette insulte ne me portât à quelque acte dé violence, vit la lutte intérieure de mes sentiments. « Je vois ce qui se passe en vous, mon cher Anastase, » me dit-il, « et je vous en remercie ; mais ne venez pas plus loin ; laissez-moi retourner seul. Sur la terre où mes ancêtres ont tenu le sceptre, je deviens pour vous un sujet de reproche. »
« Quoi! Spiridion, » lui répondîs-je, « quand vous êtes venu ^hez moi pour me sauver, je vous laisserais en danger ! je vous laisserais exposé à être insulté par un fanatique, maltraité par ^în insolent! Jamais. » Et, malgré ses prières, je continuai à l'accompagner , et ne le quittai que lorsque la porte de son l>ère se fut ouverte pour le recevoir; lui serrant alors la main, K'iui fis mes adieux et repris le chemin de mon logement.
Il était tard , et ce fut pour moi une raison de doubler le Das. Dans l'endroit le plus solitaire de la route, je rencontrai Achmet qui retournait aussi chez lui , et je passai près de lui Sans lui parler.
La modération que j'avais montrée quelques instants auparavant lui avait paru l'effet de la crainte , et cette idée n'avait fait qu'augmenter son insolence. « Lâche ! » s'écria-t-il, « tu fours trop vite pour que je me donne la peine de te poursuivre, mais je vais t'envoyer un messager. » Je me retournai pour voir ce qu'il vouait dire, et au même instan\ une gco^iafe ^\^xx^
7ts.
306 MÉMOIftES D'UN GREC*
passa près de mon oreille, et m'aurait brisé la tête si par boaheur je ne me fusse retourné.
il est des bornes à la patience, et la mienne était épuisée. Je courus vers le misérable ; chacun de nous saisit son poignard, mais le mien fut mieux dirigé. Âchmet tomba à mes [ûeds, sans pousser un gémissement. Je me baissai pour voir s*il était possible de lui donner du secours ; il n'existait plus. Je jetai son corps par-dessus le mur d'un cimetière voisin , et je réfléchis sur ce que je devais faire.
Personne n'avait été témoin de ce combat , mais tout Kandilly ^ avait entendu la première insulte qu'il m'avait faite. La lumière du jour ne pouvait manquer de découvrir ce qaeles ténèbres de la nuit cachaient encore, et je ne devais pas douter qu'on ne m'imputât sa mort. II était vrai qu'Achmet était universellement détesté, mais sa famille était puissante. Ayant donc à craindre la sévérité des lois, et n'étant pas assez riche pour acheter leur indulgence, je résolus de ne pas m'exposer à une poursuite judiciaire.
Cependant, ne pouvant me résoudre à quitter pour toujours le pays qu'habitait mon ami, sans lui faire mes adieux, je pris un autre chemin pour retourner chez IMavrocordatos. Je frappai k sa porte pour la première fois depuis qu'elle m'avait été fermée. Spiridion reconnut ma manière de frapper et vint m'ouvrir lui-même.
« Spiridion , » lui dis-je, » il n'y a qu'une demi-heure que je vous promeUais de vous rendre témoin de mon entière réforme. Ce bonheur ne m'est plus permis. Je ne reviens que pour vous dire un éternel adieu. Oubliez-moi, oubliez un être que son malheureux destin poursuit, et remerciez le ciel d'être délivré d'un homme né pour l'infortune. »
Je lui contai alors ce qui venait d'arriver, lui dis où je comptais aller, et, ayant conjuré le Tonl-Puissanl de verser toutes ses bi'nédictions sur mon tendre, mon dernier, mon unique aniii je serrai encore une fois dans mes bras le compagnon de mon enfance, et je me prccipiiai hors de chez lui.
Il ne me fallut que quelques instants pour charger mon hôtesse de prendre soin du peu d'effets que je lai.'sai dans mon lo-
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