CHAPITRE VINGTCWQUlfeME
tracé. Partout où ia volonté da ciel vous conduira , votre ami vous y suivra. Vous aviez dessein de retourner en Egypte sous les bannières d'Hassan. Spiridion vous y accompagnera, ii combattra à c6té (le vous. Qui sait, Anastase, si je ne serai pas assez heureux pour te sauver un jour la vie comme tu as sauvé la mienne? Peut-être, ayant versé mon sang pour mon ami, je mourrai dans ses bras de ia mort des braves; et, si la Providence nous conserve tous deux , nous reviendrons triomphants ensemble, et je déposerai aux pieds de mon père mes lauriers avec les tiens. Pourquoi craindrais-je les dangers ? I/ambition de Mavrocordatos ne convoiie-t-elle pas pour son fils ces honneurs dont on ne s'approche qu'au milieu des poignards, et dont la carrière se termine ordinairement par le cordon? »
0 Non , Spiridion , » lui répondis-je , « je ne puis y consentir. En me suivant , tu ne marches pas à la gloire , mais au déshonneur, et peut-être à ta perle. Tu semblés te déclarer mon complice , et tu couvres ton nom d'une tache inelTaçable. Cràce à ma conduite , je suis isolé dans le monde , je ne tiens à personne ; je suis un rejeton arraché de la souche qui lui a donné le jour, incapable de pousser des racines et de se charger de fruits. Le fil de ma stérile existence peut se rompre sans faire couler une larme ^ sans causer un seu! regret. Toi seul , Spiridion , pourras parer d'une fleur ma tombe ignorée. Qu'importe où j'irai et ce que je deviendrai ? Mais toi , descendre du sommet de la félicité terrestre pour te plonger dans Tahîme avec moi ! Non , cela ne peut être, cela ne sera point. »
« Soit, Anastase! » répondit Spiridion, « vous pouvez refuser de m'associer à votre destinée ; vous pouvez partir sans moi ; mais faites bien attention h ce qui en résultera. Je retourne à Constant inople , je me présente devant le cadi , et je m'accuse à haute voix de la mort d'Achmet; je ne dirai que la vérité , car c'est moi qui l'ai fait périr de votre main. »
Je ne pouvais m'opposer plus long-temps à sa généreuse résolution. Je cédai, et nous convînmes que nous ne nous quitterions plus.
Fn arrivant à Rodosto , j'avais donné ordre qu'on vendît n\Qn cheval et qu'on me louât une barque pour continuer mon voyage. Les braves gens que j'avais chargés de cette double
310 MÉMOIRES D'UN QREC.
commission mirent tant de zèle à me servir, qu'ils donnèrent mon cheval pour la moitié de sa valeur, et me firent payer pour la location d'une barque le double du prix ordinaire. Mais ce n'était pas Tinstant d'examiner les comptes de trop près; les bateliers not^ attendaient ; nous nous embarquâmes, et, avant le coucher du soleil , le veut , d'accord avec le courant , nous avait fait sortir du Boghaz pour entrer en pleine mer«