CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
différentes. Cependant, en attendant cette séparation finale, ce que nous avons de mieux à faire , puisqne nous ne pouvons passer notre vie à ramer dans cet archipel, c'est de voir quel cA le meilleur parti que nous ayons è suivre , ou du moins de déterminer l'eDdit)it oà il est présumable que notre séjour nous exposera à moins d'inconvénient. » *
• Je croyais que vous aviez déjà pris une détermination sur ce points » dit Spiridion.
• Cela est vrai , » répondis-je , « mais je désire avoir votre avis. Il faut que vous sadiiez que je crains que cet éternel capitan-pacha , dont je parie toujours et que j'attends sans cesse , ne soit plus loi^-temps à partir pour son expédition d'Egypte que mon pauvre vieux père po«r sa dernière demeure. Or, comme nous voilà près de l'île qui m'a vu naître , et que je commence à en éprouver l'attraction , je voudrais iaire encore une démarche pour obtenir le pardon et ia bénédiction de l'auteur de mes jours. »
Spiridion pouvait avoir quelque répugnance à se rendre dans on lieu où il était si connu , mais le motif qui me faisait désirer d'aller visiter ia fior di Levante ^ était sacré pour lui et ne lui permit aucune objection. Nous passâmes les montagnes qui nous séparaient de la viHe de Mitylène, dans le dessein d'y I iooer une barque plus légère pour le reste de notre voyage. Comme Oreste, je devais errer de place en place, cherchante expier mes fautes, tandis que Spiridion , mon Pylade, n'avait ^x^\ me sorveiller de crainte que je ne devinsse furieux.
En «rivant sur le quai de la jolie ville de Mitylène , la pre-
^e figure qui me frappa fut. celle d'un homme qui allait
^embarquer comme bous, et dont je crus me rappeler les
Itaits. £ii l'examinant avec pli>8 d'attention, je le reconnus
Pour un habitant de Chios, et je lui demandai des nouvdles de
Cette lie. Hait ou neuf ans avaient ^oduit plus de changement
^ mon visage que sur le sien , dont les rides n'avaient fait
^ se creuser plus profondément. Il me répondit donc corn-
Hk à un élrangei*, et n'en fut pas moins verbeux dans les
4étaib qu'il me donna ; mais , malgré sa loquacité , il ne me
l. La fleor du Levant. Nom que les insulaires grecs douncni à l*vle d^ CkiMcotwie耫U«^ZiMiie. D.
311 MÉMOIRES D'Vîi GKëC.
dit pas un seul mol de ma famille , et c'était la seule chose à hquellc je pusse prendre intérêt; enfin, perdant toute patience: « £t Dimitri Sotiri, « m'écriai-je, « que fait-il en ce moment? »
tt II faut que vous veniez de loin , » me répondit-il en souriant d*un air agréable, « puisque vous ignorez que le seigneur Sotiri est mort il y a* quinze jours. J'ai moi-même assisté à ses funérailles , et elles ont été célébrées avec pompe ; on y a fait une excellente chère.
« Mais vous pâlissez ! qu'avez-vous donc? o
•• Rien , rien , • répondis-je « en faisant un effort sur moimême pour calmer mon émotion , « je suis sujet à des éUooissements; » et, m'appuyant sur un poteau : « Et qui portait son corps? » lui demandai -je.
•— « Ses deux fils, comme de raison. »
— « Mais il en avait trois. »
— « Sans doute , sans doute ; et , quoique le troisième fût absent, il n'était pas oublié. Sotiri ne parlait pas d'autre chose pendant sa maladie. »
— «Et que disait-il? »
— a C'est ce que je ne saurais vous dire ; mais Constantin et son frère disaient que c'était Teffet du délire. »
— * « Sait-on ce qu'est devenu ce troisième frère? »
— « On en parle de différentes manières : suivant les uns, c'est un grand personnage, un bey d'Egypte; suivant les antres, c'est un vrai mendiant à Constantinople. Une de mes connaissances, un homme qui ne dit jamais que la vérité, m'a juré qu'il l'a rencontré , il y a peu de temps , dans les rues de Galata , demandant l'aumône , et que , lui ayant offert de bons avis, le drôle lui a répondu que ce n'était pas ce dont il avait besoin. Quant à ses frères, ils en disent tout ce qu'il y a de pire. Leur père ne pouvait leur fermer la bouche; et, quoiqu'il soit assez probable que tout ce qu'ils disent est vrai, on est honteux d'entendre des gens parler ainsi de leur propre sang; c'est ce qu'ils devraient laisser faire à des étrangers. Grâce à tous les bruits qu'ils ont fait courir, le seigneur Anastase, ou Sélim, comme ils l'appellent, fera très-prudemment de ne pas montrer sa figure parmi nous. Ce serait à qui lui jetterait la première pierre , et les doigts en démangent aux