‹ AnastaseChapitre 208 sur 407 · CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 3tâ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME. 3tâ

j'allais faire , et sans contenter la curiosité de ceux qui , H deux pas de moi , faisaient ^ demi- voix des conjectures à ce sujet , j'attendis en silence l'arrivée de mes frères.

Ce digne coapie parut enfin , et bien certainement jamais personne ne prit moins de peine pour cacher Thumeur que lui causait la présence aussi inattendue que peu désirée d*un pa* rent. Sans m'adresser mémf une parole de dépit , ils allèrent se placer du côté de la salle opposé à celui où je me trouvais; là , les joues pâles, Tair morne et abattu , et jetant sur moi de temps en temps un regard de rage et de désespoir, ils attendis rent en silence Tinjonction qu'ils croyaient que le cadi allait leur faire de m'abandonner la succession de notre père.

.l'avoue que je jouis quelques instants de leur consternation : c'était le seul plaisir qu'ils pussent me procurer. Prenant enfin la parole : « Aies frères, » leur dis-je, « vous connaissez les réclamations que je suis en droit de faire ; vous savez aussi que votre conduite envers moi ne doit vous laisser aucune espérance de me voir renoncer en votre faveur à la plus légère partie de mes avantages. £h bien, ce que vous ne pouviez espérer, je vous l'accorde volontairement Je renonce ici publiquement au privilège qui m'appartient. Prenez chacun votre tiers des biens de mon père , je ne réclame que la portion qui m'aurait appartenu si je fusse festé chrétien ; je ne serais même pas venu vous la demander si ma position m'eût permis d'y renoncer. Cette affaire terminée , je vous laisserai pleurer vos fautes et vouis repentir de votre injustice ï mon égard. »

Il serait impossible de décrire l'effet que ces paroles produisirent sur l'auditoire. Ceux qui me regardaient auparavant comme un être infernal me considéraient alors con^me un ange descendu du ciel. La salle retentit d'applaudissements; on n'y entendait que des louanges données à ma générosité; et mes frères eux-mêmes , étourdis par un changement si imprévu dans leur situation , ne purent se. dispenser de m'adresser quelques^ mots de remerciment : mais ils le firent d'une ma*niire si froide et si contrainte , qu'on aurait dit qu'ils étaient moins charmés de conserver leurs biens que fâchés de m'en avoir l'obligation. Je n'eus pas l'air de m'apercevoir de leur froideur, et j'allai droit à la maison paternelle. Ma marche res-

semblait à un triomphe. Mon corlége , composé d*abord des personnes qui avaient été témoins de ma conduite dans le mekkiémé ,- se grossit successivement de tous ceux qui se trouvèrent sur notre chemin , et qui apprirent ce qui venait de se passer. G*esl ainsi que j'entrai sous le toit qui m'avait vu naître, au milieu des acclamations et des applaudissements auxquels se mêlaient quelques reproclles adressés à mes frères. Je me retirai aussitôt dans ma chambre particulière, pour donner un peu de repos à mon esprit fatigué.

Tandis que chacun chantait ainsi mes louanges, le fils de Mai^rocordatos avait gardé un profond silence. Dès que nons fûmes seuls, il me serra dans ses bras et essaya de parler, mais ce fut en vain ; une émotion profonde lui en ôtait la faculté. 11 ne put que fixer sur moi des yeux. baignés de larmes. Yoir son Anastase, qui jusque-là* ne lui avait causé que des inquiétudes et des angoisses, devenu tout à coup l'objet de l'admiration universelle ; trouver ainsi son amitié justifiée , sa persévérance récompensée; quel moment pour son cœur! Avant qu'il pût parler, ses regards semblaient me dire : « Eh bien , mon ami , étes-vous fâché maintenant d'avoir suivi mes conseils ? »

Cependant , si la première pensée de Spiridion avait été pour son ami, la seconde fut pour son père. Jusqu'alors un autre sujet d'inquiétude avait occupé son esprit; en repos à cet égard, il entendit la voix de la nature. « Ah! mon tendre père, » s'écria l-il, « que ne pouvcz-vous voir mon succès, ou pour mieux dire le vôtre ! car je n*ai fait qu'agir en votre nom , qu'accomplir vos souhaits. Mais, hélas ! tandis que je triomphe, vous êtes dans l'inquiétude , et c'est un devoir pour moi de vous en tirer sans délai. »

Il avait pourtant déjà écrit à son père de Rodosto pour rioformer des causes de son départ ; mais il brûlait de l'instruire de la victoire que je venais de remporter sur moi-même. Nous sortîmes pour chercher quelque moyen de faire passer une lettre à Constantinople. Gomme nous traversions l'esplanade du château , je vis un sombre nuage couvrir tout à coup le front de mon ami. Ses yeux, fixés sur un certain endroit du quai, semblaient prêts à sortir de leurs orbites. Les miens prirent la même direction , mais je n'aperçus rien qui .m'indiquât la

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