CHAPITRE VINGT-SIXIEME
mes membres ; mes dents claquèrent les unes contre les autres, et toutes mes forces semblèrent m'abandonner.
Depuis mon arrivée à Chios, j'avais repris mon ancienne habitude de porier en voyage mes pistolets bien chargés à ma ceinture. C'est l'usage des Turcs lorsqu'ils sont hors de Constantinople. Sentant qu'ils me gênaient la respiration, je les ôtai de ma ceinture et les jetai sur un sofa ; et , à peine étais-je débarrassé de ces armes, que je sentis mes genoux fléchir. Un épais rideau sembla descendre sur mes yeux et je tombai sur ma couche privé de tout sentiment.
Je restai quelque temps dans cet état; et, en revenant à moi, je me trouvai étendu sur ce même sofa, comme un hommô condamné inévitablement à une longue et sérieuse maladie, et ayant près de moi un médecin qui me tâiait le pouls et qui allait prononcer sur ma maladie. Le premier usage que je ûs de mes sens ayant eu pour but de tâcher de me débarrasser de l'Ëscuiape, il déclara que j'étais dans un violent délire et dans un (langer imminent. £n conséquence, il m'ordonna tant intérieurement qu'extérieurement des remèdes capables de mettre ^ la torture l'estomac le plus robuste et le corps le plus vigoureux. Tous les spectateurs me croyaient à l'agonie, et témoignaient, assez haut pour que je l'entendisse, leurs regrets du IMîu de séjour que je ferais parmi eux.
Ces regrets me paraissaient un peu prématurés. Il me semblait (jue les fatigues de corps et les inquiétudes d'esprit que j'avais éprouvées pendant mon voyage, des transitions subites du chaud 'Q froid, des transpirations supprimées, et, pardessus tout, les efforts continuels que j'avais faits sur moi-même pour étouffer lin ressentiment qui cherchait à éclater, suffisaient bien pour déterminer un foit accès de fièvre, sans que la mort dût en être b suite nécessaire. Cependant je feignis de souscrire à toutes 'es ordonnances du docteur, afin de me délivrer de sa présence. Quand il fut parti, Spiridion fit retirer tout le monde, sous prétexte de me procurer du repos, et resta seul avec moi.
• Quel dommage, » me dis-je à moi-même, » que j'aie donne i mon ingrat beau-père la dernière dose de mes poudres d'Angleterre, elle m'aurait été bien utile en ce moment! » Spirite ne perdit pas un mot de ce soliloque : « l\ ^ si AesN^vss*i^>y!w
ntî MÉMOIRES D*UN GREC.
élrangers dans le port, » s'écria -t-il : « il est possible qu'ils en aient. » Et sur-le-champ il partit pour s'en informer.
iMes frères étaient sortis de la maison à l'instant où mon accès de fièvre s'était déclaré. A leur retour, on n'avait pas manqué de leur apprendre l'agréable nouvelle que je rendais le dernier soupir. Ils montèrent sur-Ie-chan)p dans ma chambre, entre la crainte et l'espérance, et, trouvant la porte entr'ouverte, ils entrèrent avec précaution ; mais j'avais reconnu le bruit de leurs pas sur l'escalier, et, avant qu'ils s'introduisissent, je m'étais couché en prenant l'air et l'attiuide d'un homme à l'agonie. Constantin se présenta le premier; il s'avança vers moi sur la pointe des pieds pour voir s'il pouvait se livrer à la joie. Dans celte vue louable, il m'examina avec la plus scrupuleuse attention de la tête aux pieds, souleva tour à tour mes bras et mes jambes qui retombèrent comme si j'eusse déjà été privé de la vie, me passa la main devant les yeux, appliqua son oreille à ma bouche, et m'adressa la parole, d'abord à deini- ^oix, puis plus haut, et enfin en criant de toutes ses forces, comme s'il eût craint que je ne fusse qu'endormi.
Je subis toutes ces épreuves avec un courage héroïque. Je m'interdis jusqu'au moindre mouvement; cl mon bon frère, à sa grande satisfaction, fut convaincu que, si je n'étais pas tout à fait mort, j'étais au moins privé de sentiment, et ne pouvais tarder à quitter un monde où il me trouvait de trop. Il communiqua aussitôt cette agréable nouvelle à Eustathe, qui s'était prudemment tenu près de la porte, peut-être pour surveiller les avenues de la place.
0 Eustathe , » dit Constantin avec un accent de plaisir, «j^ crois qu'il respire encore, mais ce n'est pas pour long-temps. >
« Ah ! » dit Eustathe en secouant la tête, « on en a vu revenir de plus loin ; » et il poussa un profond soupir.
• Cela est vrai , répondit Constantin ; « mais, puisque nous sommes seuls et que toutes les présomptions seront pour nous, pourquoi ne pas nous mettre hors d'inquiétude tout d'un coup ?» Et à ces mots , il me serra la gorge des deux mains pour m'étrangler.
Ce n'était pas faire les choses à demi. Mon frère déployait un grand caractère qui me 4oTmsv\v v^ur loi une sorte de véné-