CHAPITRE Yl>GT-SÏX)i:ME
tait. Je irélais pas encore délivré de leur cohue quand Spiridion revint. Sa conduite, pleine de noblesse et de dignilé, lui avait acquis un tel empire sur tous les esprits qu*il n*eut qu'un Dcot à dire pour nous débarrasser de ces importuns.
Lorsque nous fûmes seuls, il me prit la main, me regarda fixement , et, voyant que tous les symptômes de mon indisposition avaient disparu, il se recueillit, et m? parla en ces termes :
« Auastase, voici le moment qui doit déterminer ma résolu* tion. J*en ai irrévocablement prononcé le vœu solennel. Votre réponse va décider si je dois rester près de vous, ou vous quitter pour jamais. Renoncez- vous à votre projet impie de vengeance, ou préférez- vous être délivré de ma société ? Si vous choisissez ce dernier parti, ne prononcez pas une sentence si dure; retirez seulement votre main que je tiens encore. »
C'était bien le moment de lui expliquer la scène qui s'était passée entre mes frères et moi. Mon ami n'en connaissait certainement que la moitié, et la moitié qui me faisait paraître doublement coupable. Ignorant qu'ils avaient les premiers at-r tenté à mes jours, que je n'avais fait que me défendre, Spiridion pouvait croire que ma maladie n'avait été qu'un prétexte, et que mon coup de pistolet avait été tiré de dessein prémédité. Il m'eût été facile de le tirer d'erreur. Il savait que je ne m'abaissais jamais jusqu'au mensonge; et d'ailleurs le vêtement déchiré de Constantin, resté entre mes mains, rendait témoignage à la vérité. Mais, après la promesse solennelle que je lui avais faite à Milytène, je regardai ses soupçons comme injui ieux pour mon honneur; ma fierté offensée ne me permit pas de le détromper , de me justifier : je retirai ma main , et Spiridion sortit sans prononcer un seul mot. Dieu sait pourtant que j'étais loin de désirer qu'il me quittât!
Dès qu'il fut parti, je me promenai à grands pas dans ma chambre; je sortis ensuite pour tâcher de respirer plus hbrement sur le quai. Une heure d'exercice et le grand air changèrent le cours de mes idées; je me repentis de mon obstination, j'en craignis les conséquences, je retournai au logis, et je montai dans la chambre de Spiridion ; je l'y trouvai fermant son porte-manteaa.
« Que veut dire ceci? » m'écriai je, affeclaûl plus de surprise que je n'en éprouvais.
« Que je fais ce que je vous ai promis de faire, « répondit-il avec fermeté.
« Mon ami, mon frère, » m'écriai-je, « esl-ce donc bien sérieusement que vous projetez de me quitter? iMaudile soit ma langue qui a prononcé ce que mon coeur désavouait I Maudite soit ma main qui a confirmé les mensonges de ma langue!
« Anastase, » dit Spiridion, « r.e cro\ez pas que ce qui s'est passé aujourd'hui soit la seule cause de ma résolution. L'origine en remonte plus haut. Nous fûmes frères d'affection dès notre enfance. Quand vous me sauvâtes la vie, la reconnaissance ne ûl que resserrer les nœuds de l'amitié. J'espérais que le devoir les rendrait indissolubles; mon père vous avait nommé son second fils. Les circonstances nous séparèrent ; mais , quand je vous retrouvai à Constantinople après plusieurs années, mes sentiments étaient toujours les mêmes. Je vis, à la vérité, que des inclinations perverses, portées à un point peu ordinaire, étaient mêlées à vos bonnes qualités; mais, de même qu'on peut dégager l'or de l'alliage qui en diminue le prix , je m'imaginai qu'un dévouement sans bornes me donnerait les moyens de dégager vos vertus des vices qui en ternissaient l'éclat. J'entrepris cette lâche, et je priai le Tout-Puissant de me permettre (le sauver votre âme de la perdition comme vous aviez sauvé mon corps des flots. J'y ai travaillé avec constance; et, quoique vous fissiez tout ce qu'il fallait pour me convaincre que ce projet était une chimère, je ne pouvais me résoudre à y renoncer. Mais il est des éclats de lumière dont la vivacité frappe même les aveugles. J'ai été forcé de recoimaître : que mes efforts, mes conseils, mes raisonnements, mes prières, ne pouvaient enchaîner les passions qui vous dominent; qu'il faudrait que je finisse par m'éloigner de vous, et que plus je tarderais à le faire, plus la coupe du chagrin me paraîtrait amère en vous quittant. Je me soumets donc à la volonté du ciel. Je me sépare de vous à regret, mais je m'en sépare, et poerr toujours. Cependant, Sélim, vous êtes encore jeune; ce que les soins de l'amitié n'ont pu faire, la main de plomb du temps peut l'effectuer. Elle peut calmer l'effervescence de vos passions, rectifier les peu-