CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
chants de votre cœur. Puisse le ciel vous accorder cet heureux changement, quoique je ne doive pas en être témoin ! »
« Non, Spiridion, » m'ccriai-je en le serrant dans mes hras, c< non, mon ami, vous ne me quitterez pas ainsi! » Mais, comme s'il eût craint sa propre faii)lessc et qu'il eut voulu se priver du nioynn de céder à mes instances : « Que la malédicliim du ciel, a s'écria -t-il, « que celle de mon vieux père tombent sur ma tête, si je ne pars à Tinstant pour retourner sous le toit paternel. '
Je vis alors que toutes prières seraient inutiles. « Vous ave? raison, ^ lui dis-je; la partie n*est pas égale entre nous; les risques ne sont pas les mêmes. Vous avez reçu de la Providence des dons précieux dont vous êtes comptable, et vous ne devez pas les prodiguer en vain sur un sol stérile : vous ne devez pas courir à votre ruine avec un réprouvé que vous ne pouvez sauver. Mais si Ânastase ajamais possédé votre afTection, comme vous avez encore toute la sienne ; si ce misérable, ce réprouvé , au milieu de i^es erreurs et de ses fautes, n'a jamais cessé de respecter vos vertus; t\ son esprit indomptable s'est quelquefois soumis à vos conseils, ô Spiridion, accordez h celui qui ne s'est jamais humilié devant personne ce qu'il vous demande à genoux. Ne me haïssez pas, et que mon souvenir ne soit pas entièrement banni de votre cœur! »
o Si j«imais je vous oublie, » dit Spiridion, « que le ciel m'oublie «h son tour! » Kt, baissant la tête, il ne put retenir ses larmes. » Je viens de vous faire, « ajouta-t-il ensuite, «une promesse que je remplirai toute ma vie, m'en fercz-vous une dont la durée se bornera h un temps bien moins long? «
— ft Je vous jure que j'exécuterai fidèlement tout ce que vous me prescrirez. »
a Que:Ie tentation ! s'écria mon ami : • Mais je n'abuserai |)as de celte promesse. (!e (pic j'ai à \ous demander est biensimple et ne tend ({u'h nous éviter à tous deux un surcroît de peines inutile. Prenez cette montre, »> îijouia-l-il en me présentant celle qu'il portait, et comptez-y \ingt minutes avant de sortir de cette chambre. » A ces mots, il prit son portemanteau; et, avant que je pusse le retenir, il partit préci[)itamment.
Je le suivis aussi loin que me le permettait ma promesse,
328 MÉMOIRKS D*UN GREC.
c*est-à-dirc jusqu'à la porte. Je i*appelai, je le conjurai de rentrer, ne fût-ce que pour un instant ; tout fut inutile. Je rrsiai les yeux fixés sur la montre, comme si jVussc pu hâter le mouvement des aiguilles. Chaque seconde me paraissait un siècle divisé par des espaces de temps d*uue longueur incommensurahle; la dernière s'écoula enfin. Je pars comme un trait, je cours, je vole, j*arrive sur le quai ; je n*y aperçois qu*une foule d'oisifs, de gens indifférents^ parmi lesquels je cherche inuiilement Spiridion.
Je porte enfin les yeux sur la mer, et je vois bien loin un petit caîque faisant force de voiles et de rames pour se diriger vers Tchesmé. J'apprends qu'un jeune homme, quiTavaitio é une heure auparavant, venait de s'y embarquer; qu'il avait le visage caché dans son mouchoir, et qu'il semblait en proie à quelque chagrin.
« C'est Spiridion,» pensai-je; et mon premier mouvement fut de louer une autre barque pour tâcher de le rejoindre; mais, pendant qu'on la proparait, d'autres réflexions me firent changer de desseiii.
Pourquoi poursuivre un ami déterminé à me quitter? Ne retournait-il pas chez son père? n*avait-il pas raison d'agir ainsi? le bonheur de sa vie n'eu dé|)endait-il pas? devais-je, par égoîsme, chercher h le retenir près de moi, ou augmenter le chagrin que lui causait notre séparation ? Je renonçai donc à mon projet, et je cherchai le long du rivage un endroit écarté |)our m'y livrer plus libremt ut à mon affliction.
Au milieu de mes regrets, je me souvins que Spiridion, en m. donnant sa montre, m'avait aussi remis un petit portefeuille que j'avais placé dans mon sein, presque sans savoir ce que je faisais. Je le pris pour l'examiner. Il ix)uvait contenir ses derniers adieux, ou quelque ordre qui me serait toujours sacré.
Il avait effectivement commencé à écrire quelques mots sur un des feuillets , mais ils étaient effacés et illisibles. Tout ce que j'y trouvai fut un papier détaché, un billet à ordre payable au porteur, je ne puis dire pour quelle somme, car je le dcchirai à l'instant en mille pièces, et le vent en dispersa lesfiagments; mais à peine Teus-je ainsi anéanti, que je regrettai ma précipitation. La somme m'était indifférente, je ne l'aurai» ]a-