‹ AnastaseChapitre 219 sur 407 · CHAPITRE VLNGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VLNGT-SEPTIÈME

d*avoir mauqué la flotte qui faisait voile à ma droite , en allant joindre Tarniée qui s*a\ançait à ma ganchc. Une barque me conduisît de Larnica à Trablous; et de Ih je ne pouvais me tromper de chemin , les dévastations commises par les troupes d'Abdi sur leur passage me l'indiquaient trop distinctement. Je ne rejoignis pourlant le pacha que près de Naplouse.en Palestine , et je le trouvai dans les meilleures dispositions possibles pour se couvrir de gloire, c'est-b-dire prêt h faire le sacrifice de sa vie.

Si j'avais été porté à critiquer, j'aurais pu trouver quelque chose à redire à rexléricur de mes nouveaux compagnons d'armes. Leur marche n'était embarrassée d'aucun objet superflu. Les mieux équipés étaient les gardes du pacha , corps de cavalerie kourde d'environ 800 hommes, qui, sous la dénomination de dehiis * , ne faisaient qu'exercer leur ancien métier de liandits , et pillaient leurs amis sans pitié font en marchant à l'ennemi. Un autre corps de six cents spahis était assez mal monté ; et l'infanterie consistait en cinq cents Maiigrabins qui semblaient conduits à la victoire par la famine. Dans le fait , celte armée dévorante pouvait être comparée à ces essaims de ^auterelles qui, jetés par un vent funeste sur une malheureuse contrée, tomb'^nt sur les champs les plus riches, dévorent toutes les moissons qui les couvrent , et ne les quittent, pour en aller ravager d'autres, qu'après les avoir complètement dévastés. Tant que l'endroit où \\,n était campé oiïiait quelque chose à prendre, le pacha ne songeait pas h le quitter; mais, (lès qu'il ne restait plus rien dans les environs , il donnait le signal du départ, et allait s'arrêter de môme dans le plus fertile des cantons voisins. On ne faisait de lon^jucs marches que lors- (pi'on trouvai' des déserts qui n'ofl'raiont aucun es)K)ir de pillage. A la fîn du voyage, dès que l'armée approchait, les habitants abandonnaient les villages et se sauvaient dans les montagnes avec tout ce qu'il était possible d'emporter; de sorte qu'on aurait dit qu'une armée avait déjà passé dans chaque endroit où nous arrivions, et ce n'était plus que par la ruine et l'incendie des chaumières que notre route était marquée.

1. Ce mot signifie liiléralctlient insensés. Ces troupes sont, dans rurince ttiri|iie, ce qu'un apjicljit daus les troupes d'Europe les vtifants fyerdus.

Si le rang que j'avais autrefois occupé en Egypte me donnait des droits à la considération d*iin commandaul à la solde de la Porte, la lettre de recommandation que je présentai à Abdi de la part du gouverneur de Larnica ne contribua pas moios à le prévenir en ma faveur. Aussi me promit-il le premier grade qui viendrait à \aquer dans son armée; et, en attendant, je pris la place d'un capitaine de deihis qui , fort hcarcusement pour moi, avait été tué, dans une embuscade, par quel- .ques paysans, le matin même de mon arrivée.

En examinant Penscmble du corps dans lequel j'entrais, je remarquai qu'il s'en fallait de plus de moitié qu'aucun bairak * ne fût au complet. Jamais'troupes, à l'ouverture d'une campagne, ne ressemblèrent mieux à une armée affaiblie par les événements d'une longue guerre. Je jugeai pourtant convenable de garder cette observation pour moi. Nouveau venu , je dus penser que mon prédécesseur avait eu de puissants moliri» ])our en agir ainsi , et je résolus de ne pas débuter par changer des usages que je trouvais établis. Eh conséquence, je mis tranquillement dans ma poche la paye des soldais qui n'exùstalent point, je vendis les râlions superflues, et cette conduite me valut l'estime et l'amitié de tous mes camarades. Notre armée semblait avoir résolu de ne pas exposer Hassan à la tentation de commettre quelque imprudence, en montrant un extérieur trop guerrier; j'eus pourtant soin de m'équiper convenablement; j'achetai d'excellents chevaux , de beaux harnais, de bonnes armes ; et , comme tous ces achats avaient mis ma bourse à sec, je fus obligé de tirer sur le possesseur actuel, quel qu'il fût, de mon ancien gouvernement en Egypte.

A Gaza, nous fîmes quelques mesquines provisions pour passer le grand désert , où nous en laissâmes de considérables pour les vautours. Belbéis , où nous devions arriver en mai., nous vil enfin en septembre ; et , de ce lieu de rendez-vous général, où nous ne trouvâmes personne, nous marchâmes vers le Caire.

Ce fut là qu'on vit se passer une scène édifiante d'élonncment mutuel. Hassan ne pouvait revenir de la faiblesse de notre armée , et nous ne concevions pas la nullité absolue de

l. Compagnie.

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la sienne. Dans le fait, la nôtiT n*avail jamais été bien nombreuse , et nous en avions laissé une partie dans le grand désert ; la sienne n*élait guère plus considérable , et il eu avait licencié la moitié pour rn détourner la paye à son profit.

Quel changement s'était opéré au Caire depuis que je Tavais quitté ! C'était alors une cité de niamelucks , et je n*y retrouvais plus qu'un camp turc. Tout indiquait que cette ville n'obéissait plus aux mêmes maîtres. Des détachements turcs faisaient des patrouilles dans les rues ; des piquets turcs occupaient les places; les portiques des pnlais des grands, qui avaient vu les mamelucks chasser avec leurs nabouds les Egyptiens afïiamés, voya^'ent les Osmanlis traiter hs mamelucks sans plus de cérémonie.

Mon ami Aly - tchaouche , que j'eus le plaisir de trouver avec le capitan-pacha , quoique un peu moins chargé d'embonpoint, un peu moins gai, un peu moins brillant, se chargea de me conduire à la maison dans laquelle mon logement étirit indiqué. Quoi!*dis-je en regardant l'adi^esse, vais-je donc loger chez mon ancienne connaissance , Sidi-Ëmin , qui avait une horreur si louable de l'usure , et qui était si obligeant que, lorsqu'un de ses amis avait besoin d'argent , il lui achetait une paire de vieilles pantoufles cent piastres payées comptant, à condition seulement que celui-ci lui en achèterait une paire de neuves mille piastres payables au bout de trois mois? Je serai enchanté de serrer la main de ce digne homme.

« Vous logerez dans sa maison, » me répondit Aly, « mais vous n'y retrouverez que son ombre ; car on assure que son esprit s'y promène toutes les nuils dans le plus grand désespoir. »

Kt ce désespoir n'était pas sans cause. Le lecteur peut se rappeler que j'avais laissé l'Kgypte menacée d'une famine épouvantable. £min fut du nombre de ceux qui ne négligèrent pas de prendre des précautions contre ce fléau; mais, semblable à la fourmi, il travaillait pour lui-même, et ne songeait pas à faire profiler les autres du fruit de son industrie. Tandis que fx$ inmienses greniers pouvaient à peine contenir les blés qu'il y avait amassés, il voyait sans pitié des milliers de malheureux périr tous les jours de faim sous ses yeux. Quand les cadavres des victimes de la famine bouchaient les portes de ses maga-

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sins , il refusait encore de Jes ouvrir ; il altendait pour cela que 1 le blé al teignît le prix exorbitant qu'avait fixé sa cupidité. Il y arriva enfin; cl , Irionaphanl à la seule idée des millions qu'il allait réaliser en quelques heures, Eniin prit ses clefs, ou\rit ses greniers; mais, ô consternation! ô horreur! au lieu des monceaux de froment cîoré qu'il avait accumulés, il ne vit que des tas de pourriture infecte : un ver vengeur avait pénétré dans ce lieu inacce.^sible à l'homme périssant de besoin; un insecte avait travaillé en silence à l'œuvre de la justice divine; un vil vermisseau s'était engraissé de ce que l'avare refusait à ses semblables aiïamés; ses espérances étaient détruites, ses richesses anéanties. A ce cruel spectacle, sa langue se glaça; et , après avoir contemplé pendant quelques minutes cet amas de putréfaction avec l'œil ûxe du désespoir , il tomba la face contre terre. On se hâta de le relever ; mais Dieu l'avait frappé : il n'existait plus ; de même que ses grains , son corps était devenu une masiie de corruption.

Je revis avec plaisir Stéphan , neveu de Mavroyeni, qui avait succédé à son oncle dans la place de drogman de la flotte. Ce jeune homme offrait un phénomène assez rare parmi les Grecs , un homme en place parfaitement honnête , ce qui causait plus de surprise que d'admiration. Ses ennemis s'en rejouissaient , dans l'espoir qu'il ne pourrait se maintenir dans son poste, et ses amis se flattaient qu'il était encore assez jeune pour se corriger. Notre amitié, commencée dans la Morée, ne fit que se fortifier au Caire ; car, quoique Stéphan n'approuvât pas toujours ma conduite, il estimait ma sincérité.

Mais la plus grande preuve d'attachement que je reçus en Egypte fut de la part de mes anciens mamelucks, que j'avais cédés à Ismaël à Es Souan, et que je trouvai au Caire avec le scheik-el-beled rétabli dans ses fonctions. Lors de ma fuite d'Egypte, ils avaient paru très-satisfaits du changement de leur condition. S'ils eussent cru devoir quitter le service de leur nouveau maître pour rentrer à celui de l'ancien, ils auraient considérablement perdu à ce marché; mais quand ils me virent de retour, ils conçurent un si noble ressentiment contre moi, ea pensant que je le-i avais éloignés de ma personne , que pas un d*eux ne voulut seulement me reconnaître*

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