CHAPITRE VIKGT-HUITIÈME
Abdi-Pacha dans sa place de vizir; Ismaïl-bey, dans son rang de scheîck-el-beled, el ii laissa au Caire son kiaya, qui se nommait aussi Ismaïl , en qualité de wékii ou lieutenant. Il convoqua ensuite dans la citadelle un divan solennel , prononça un discours dans lequel il fit un détail pompeux de tous les services qu'il avait rendus à TÉgypte, et le termina en invitant les quatre beys otages à le suivre à Constantinople. Osman, Abdérahman et Hussein, qui n*avaient pu prévoir celte invitation, n*osèrent s'y refuser; mais Ayoub, qui était sur ses gardes, avait pris ses précautions. Il avait quitté le divan avant que la proposition fût achevée; et, à l'aide d*une escorte qui Tattendait à la porte, il s'était réfugié dans le harem d'Ibrahim. Hassan n'osa pas, en face de sa promesse solennelle, Tarracher de ce sanctuaire respecté, et il le laissa au Caire en possession de tous ses honneurs.
Quant à moi, Hassan me proposa, soit de rester au Caire, commandant des Arnautes formant la garnison de la citadelle, ou de retourner à Stamboul et d'être employé dans la guerre à laquelle on s'attendait Je n'étais grand admirateur ni du vizir, ni du scheïk-el-beled, ni du wékil, et j'acceptai la seconde proposition avec d'autant plus de plaisir que je désirais aller joindre Mavroyeni en Yalachie.
Grâce à la rançon du toutoundgi de Suleïman , qui fut parfaitement payée quand je présentai le mandat , à la ceinture doublée en sequins d*un mameluck que j'en avais débarrassé sur le champ de bataille de Siout , et à la liquidation de quelques anciens comptes que j'avais au Caire, et dont je chargeai mes Arnautes de faire le règlement, mes finances se trouvaient en assez bon état. La dernière soirée de mon séjour dans cette ville y fit encore ime addition qui n'était pas sans mérite. Comme je passais dans une rue étroite et déserte, un homme de mauvaise inine m'arrêta tout à coup en tirant un handjar. Je portai la main sur le mien; mais je vis qu'au lieu de m'en présenter la pointe, il m'en offrait la poignée, qui était enrichie d'émeraudes de la plus grande beauté. Il me laissa cette arme entre les mains et disparut. Je me souvins de l'avoir vu plusieurs fois à la ceinture d'Ayoub. On ne la vit jamais à la mienne; car je trouvai plus avantageux d'en convertir les pierres en or.
3ift MÉMOIRES D'UN GREC.
RH>n de remarquable ne m'arriva en descendant le Nil. Le 21 octobre, nous mimes à la voile d'Alexandrie. Notre voyage fut heureux ; mais nous reçûipes à (ionsianiinople un accueil assez indifférent. La populace de celte ville semblait s*être promis le spectacle agréable des létes des beys d'Egypte ornant le haut des murs du Bab-llumayoum, et elle s'inquiétait fort peu que nous eussions rapporté les nôtres; ce qui était pourtant |)Our nous la source de quelque satisfaction. Kous étions d'ailleurs lestés de manière à nous furlilier Tesprit contre de vaines clameurs.
Quoique Spiridion n)*eôt quitté jiour toujours, il ne m'avait pourtant pas oublié. Craignant que l'incertitude qui régnait encore sur les causes de la mort d'Achmet ne durât pas éternellement et qu'on ne parvînt h découvrir la main qui en avait délivré la capitale , il avait négocié avec la famille du défunt pour qu'elle renonçât à toute idée de vengeance , moyennant une indemnité convenable. On avait d'abord rejeté bien loin une pareille proposition ; maison en était revenu bientôt à des sentiments plus raisonnables. Le temps avait déjà amorti la force du ressentiment; la |)erte n'était pas bien grande; ta chance de découvrir le nieuririei était plus qu'incertaine, et la somme offerte considérable. Après beaucoup de difficultés, la famille signa un acte formel de renonciation 5 toutes poursuites; de sorte que j'aurais pu , si je l'eusse voulu , ajouter alors à nr.es autres titres celui de vainqueur de Kara-Achmet.
Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve d'amitié pour désirer de revoir mon ami ; mais, ne voulant pas le prendre pr siTprise ni courir le risque de me présenter dans un moment peu opf)ortun, j'envoyai m'Informer si ma visite lui serait agréable, et j'a-iis en cela très-prudeânment. Son l>ère négociait alors son mariage, et la seule objection qu'y fissent les parents de la future était son ancienne intimité avec un renégat nommé Se- Uni* un mauvais sujet reconim. Si je me fusse montré chez lui à cette époque et que j'eusse paru une seule fois en sa compagnie, le mariage eût été rompu sans retour. Je renonçai donc k mon projet ; et, pour tâcher de favoriser lis siens en persuadant à celle famille qu'il ne pouvait plus exister aucune liaison entre nous, je me plaignis partout hautement de la manière
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dont il iii*avait quitté à Chios, et jurai que je ne ie revenais de ma vie. Cependant je lui écrivis pour l'assurer de toute mon amitié et lui faire mes remercîments, et je lui envoyai un superbe cheval arabe. Mais l'animal était tellement bon coureur qn'il emportai mon messager si loin que, ni Spiridion ni moi, nous n'en entendîmes jamais parler, et je n'en fus informé que long-temps après par les plaintes de Spiridion , qui avait été blessé d'un oubli aussi manifeste.
Un jour que j'étais allé voir avec une satisfaction iufinie à qnel degré les Francs, qni accusent les Grecs de bassesse, peuvent s'humilier, en la personne des représentants de leurs souverains, devant le dernier des officiers du sultan, et avec quelle patieucc, dans les audiences publiques qui leur sont accordées, ces soupb'S envoyés des puissances européennes souffrent les insultes de la canaille turque, uniquement pour maintenir quelques relations avec nue nation qui ne répond à leurs avances que ()ar le mépris , je rencontrai une femme dont la figure , quoique vieillie, me rappela un vœu que j'avais fait bien des années auparavant : c'était l'épouse du petit épicier , qui , lors de ma première détresse, était venue m'offrir ^es conserves et SOS consolations. Ëile en avait besoin de plus substantielles ; car la pauvre femme , au lieu des douceurs que son commerce niellait à sa disposition , ne trouvait plus dans la vie que des fruits bien amers. Son mari était mort récemment, après une longue maladie qui l'avait ruiné. Ses créanciers avaient fait vendre tout ce qu'elle possédait, et elle était sans ressources quand je la rencontrai. J'éprouvai un véritable plaisir à la mettre en état de reprendre sou ancien négoce; et, si je parle de ce fait, c'est pour que mes amis, s'ils sont justement soigneux de ma réputation, puissent faire remarquer que je n'ai pas oublié dans la prospérité une promesse (]ue j'avais faite dans le malheur.
Passons à des afiaires plus importantes. Quoique, depuis le premier instant de son élévation à la dignité de grand-vizir , Youssouf eut préparé une rupture avec la Russie, la guerre éclata sans déclaration formelle. Le 18 août 1787, on fit à l'ambassadeur de cette puissance la politesse de lui donner un logement aux Sept-Tours ^ aux dépens du sultan, et la garnison tur-
1. Prisou d'état de Constaniinoplc où la Porte, en cas fie ru|>(urc, faitaU
que d*Oczakow attaqua la forteresse de Kinburo dans un moment où celle-ci se croyait en pleine paix. Le succès le plus complet de cette manœuvre n'aurait pas mis les Turcs à Tabri d'une imputation de mauvaise foi, le manque de réussite ne &t que les couvrir d'une nouvelle honte. L'empereur d'Autriche y trouva un prétexte plausible pour se joindre à la Russie , et il déclara la guerre à la Porte le 9 février 1788. Cet événement semblait devoir faire de la Valachic le théâtre de la guerre pendant la campagne suivante, et je n'en eus que plus de désir de m'y rendre. J'obtins d'Hassan des lettres pour Youssouf et pour Mavroyeni. Gampéà Daoud-Pacha, le grand- vizir avait déjà arboré l'étendard sacré du prophète , et réunissait autour de lui la grande armée des fidèles pour la défense de l'empire. J'avais le projet de lui faire une visite en passant ; mais , comptant jouer un rôle plus brillant sur le théâtre de la Valacbie, j'étais décidé à joindre Mavroyeni.
Muni de ces lettres, et tout étant d'ailleurs disposé pour mon départ, je passai encore trois jours dans la capitale pour m'y livrer à tous les plaisirs que ce court espace de temps pouvait me permettre de me procurer. Après avoir fait ainsii mes adieui à Constantinople, je m'acheminai vers le théâtre dcs dangers et de la guerre, dont la route est souvent environnée de moins de périls que celle qui mène aux plaisirs. Mes équipages étaient fort légers : ils ne consistaient qu'on ce que mon cheval pouvait porter indépendamment de ma personne. N'étant pas assez riche pour me donner un cortège nombreux , je pensai que je voyagerais ainsi avec moins de risque qu'accompagné d'une suite insuffisante pour me défendre.
Quoique j'eusse déjà vu plus d'un camp, la magnificence de celui du grand-vizir mé frappa malgré le défaut d'ordre qu'on y remarquait. L'objet central, la tonte du commandant, me parut une masse imposante, mais mon attente fut trompée en voyant celui qui l'habitait. J'avais connu Youssouf lorsqu'il était kiaya d'Hassan. Il avait un port majestueux , une barbe d'un noir d'ébène ; et rhomme à qui l'on me présenta avait le dos voûté et les cheveux gris. Est-il possible , pensais-je, qu'un si petit
cnferinei' le» mînisircs des paissonrcs ctrangtres, «jii» prétexte de les nicllrc l'abri des insultes de la populace.