CHAPITRE VîNGT-HLlTlfeME
nombre d'années frappe de tels coups sur la constitution hu* niainc! La mienne doit -e!le s'écrouler de même et tomber ainsi en ruines en un pareil espace de temps ? J'avoue que ce ne fut pas sans plaisir que j'appris ensuite qu'Youssouf, voulant se donner un air plus grave et plus respectable, prenait autant de soin pour paraître vieux et infirme que bien des vieillards en emploient pour emprunter l'apparence de la jeunesse et de la
vigueur.
Parmi les attributs de la vieillesse dont Youssouf s'était revêtu, il me parut qu'il n'avait pas oublié le babil. Je crus que les questions qu'il me fit sur le capitan-pacba ne finiraient ja« mais. Comment se portait-il? avai(-ii bon visage? était-il satisfait? etc. £t, à chaque réponse favorable, il bénissait Allah avec tant d'emphase, que j'en conclus qu'il n'ei^lslait plus une iniimité bien étroite entre le grand-vizir et son ancien patron. On a toujours soin de donner du lustre à la fausse monnaie.
Dès qu'Youssouf eut contribué à augmenter le nombre de mes lettres pour Mavroyeni, je continuai mon voyage. Il devait lai-même se mettre en marche incessamment, et faire successivement des haltes en certains endroits désignés pour donner aux zaïms et aux timariotes de toutes les provinces de la Roumélie le temps de renforcer son armée , et je désirais rencontrer eu route le moindre nombre possible de ces détachements de vrais croyants qui, obéissant à l'appel du vicaire de Mahomet S allaient accourir de toutes parts pour se ranger sous les ordres de son lieutenant.
De Daoud-Pacha jusqu'à Herackli, il ne m'arriva rien d'extraordinaire. En sortant de cette ville au crépuscule, comme je tournais le coin du grand cimetière qui touche à ses murs, mon cheval s'arrêta tout à coup, dressa les oreilles, refusa d'avancer en dépit du fouet et de l'éperon , et resta la tête tournée vers les tombeaux et le corps tremblant comme la feuille. Ah I ah I pensai-je en voyant ces symptômes de terreur, les goules se promènent sans doute ; les morts sont sortis de leurs tombeaux, et les vivants ne sont pas bien venus ici. Et , en même temps ,
I. Titre que prend le sultan comme successeur des califes. Dans tontes ses guerres contre les puissances chrétiennes, rélendard sacré du prophète est loujotirs déployé, comme si elles n'étaient entreprises que pour la défense de rinlamisme.
rogardaut dans le cimetière, je vis une grande quantité d'ombres revêtues de formes humaines se glisser silencieusement entre les pierres sépulcrales. Les unes , se tenant par la main , semblaient danser autour des tombeaux; d'autres formaient des groupes séparés; j'en voyais qui, disparaissant tout à coup, semblaient rentrer dans les entrailles de la terre. Enfin uù murmure confus s'éleva de toutes parts, et, au n)ême instant, je me vis entouré d'un essaim de figures épouvantables qui formèrent un triple cercle autour de moi. Ce n'étaient plus des fantômes aériens, mais des corps substantiels, que leurs joues pâles, creuses et décharnées auraient pu faire prendre pour des cadavres arrachés au sein de la terre.
Dès que j'eus la possibilité de les envisager de plus près, la crainte des niort^ s'évanouit devant celle des vivants, et je ne me crus plus dans une compagnie de spectres, mais au milieu d'une bande de brigands. Pressant les flancs de mon coursier, j'allais chercher à me faire jour à travers la foule, sauf à marcher sutle corps de quelques-uns , c^and je m'aperçus : qu'aucun d'eux n'était armé, ou du moins que leurs armes 1rs plus furmidables étaient un mauvais bâton ou une paire de béquilles , qu'il se trouvait parmi eux autant de femmes et d'enfants que d'honmes, et que les deux tiers de la troupe étaient composés d'aveugles, de boiteux et de paralytiques.
Il est bon d'informer mes lecteurs qu'il existe dans la Moréc uu canton dont tous les habitants, du premier au dernier, sont mendiants de profession. Tous les ans, dès qu'ils ont ensemencé leurs champs, ces membres industrieux de la société abandonnent leurs villages jusqu'au temps de la moisson , et font des excursions de mendicité dans les différentes provinces de la iloumélic. Les chefs et les anciens de la conymunauté règlent la marche, forment les divers détachements, et désignent à chacun d'eux un arrondissement |)articulicr. Ils abrègent ou prolongent leur séjour dans les différenis cantons qu'ils parcoureni, suivant qu'ils y trouvent une mine de charité plus ou moins riche, |) i»s ou moins facile à* exploiter. Dans les endroits où il y a peu de chose à glaner, ils marchent en tronj)c et en bon ordre; m^'^ quand ils entrent dans un district pius fertile, ils se subdivi«eni, et se répandent par çe\oVoxv^ A^ d\Ç[^vettis côtés. Snivanl son