CHAPITRE YINGT-HUITIÈME. 3i
lisme et prouver l'csiiinc que j'avais encore pour ses institujoDs, je me pi^oposai de passer la première uuit de mon arrivée ?a un pays chrétien , dans un monastère situé sur ma route, dont on m'avait dit que les caloyers vivaient dans Taiiondance et pouvaient offrir au voyageur les gras restes de leur table et un coin dans leur dortoir. £n y arrivant, je trouvai qu'on m'avait prévenu dans ce dessein. Le couvent avait été envahi une heure auparavant par une troupe de Francs qui voyageaient avec un ordre pérempioire du gouvernement provincial pour (ju'on les hébergeât partout sur la route.
Je dis envahi; car, eu y comprenant maîtres, domestiques, courriers, mikmaniars ^ et interprètes, je crois qu'ils n'étaient guère moins d'une trentaine, et les moines mêmes avaient été chassés de leurs cellules pour faire place à ces étrangers. Je crus d'abord qu'une mesure si extraordinaire devait avoir une cause qui ne le fût pas moins, et que le chef de cette compagnie n'était rien autre que quelque ambassadeur chargé, par un potentat de la chrétienté , de se rendre ë la Porte pour y traiter d'affaires importantes. Je me résignai donc modestement à reposer ma tête dans le premier coin qu'on voudrait m'accorder. Je voulus pourtant m'assurer si mes conjectures étaient fondées ; et, m'éiant adressé à une espèce de courrier , moitié Suisse , moitié Italien , qui , dans un jargon composé dé ces deux langues, donnait ses ordres à l'économe du couvent qui n'entendait ni Tune ni l'autre, tout ce que je pus découvrir fut que le fadrone était un jeune homme jouissant d'une grande fortune, et qui, fatigué de trouver chez lui toutes ses aises et de n'avoir qu'à donner des ordres pour les voir exécutés, errait dans le nionde pour se procurer le plaisir, tantôt d'aller se coucher sans ^uper, tantôt de continuer sa route sans avoir reposé dans un |it> 11 devait faire sa première pause à Constantinople ; mais iraitiidelà par terre à la Chine ou par mer au Pérou? c'était ce îii n'était pas encore décidé.
Je commençai alors à penser qu'il était un peu dur que , dans les domaines du sultan, un de ses fidèles sujets, voyageant pour affaires relatives à son service, et qui avait vécu assez long-
t- Officiers qu'on charge, en Turquie, d'accompajjner les ambassadeurs e lc< voyageurs de distinction, et de pourvoir à leurs hesoina.
354 MÉMOIllES D'UN GREC.
temps ponr ne pas regarder comme une variété fort désirable l'agrément de se coucher l'estomac vide ou de passer la nuit à lu belle étoile, restât ainsi sur le pavé pour faire place à des étrangers qui venaient promener leur ennui dans son pays. Je chargeai donc celui qui m'avait donné ces renseignements d'aller faire des représentations h son maître sur le monopole déraisonnable qu'il exerçait, bien déterminé, s'il ne cédait pas à la persuasion , d'employer des mesures plus énergiques pour l'y décider. Je savais qu'à quelques extrémités que je rae portasse, les Grecs resteraient neutres, et je n'avais aucune craiule des Francs. Ma seule inquiétude était que mon messager ne s'acquittât pas de ma commission en termes assez formels i et, pour suppléer à ce qui pourrait y manquer, je me rendis moi-même dans la chambre de Son Excellence > où j'entrai à l'instant oâ le courrier achevait sa harangue.
Lorsqu'au lieu de rencontrer une résistance à laquelle oh s'attendait, on n'éprouve que complaisance; quand, bien loin de se voir obligé de recoufir à la force, des égards viennent audevant de nos désirs , on est aussi agréablement surpris que l'homme qui, croyant se meurtrir sur la pierre, tombe sur un Ht de duvet. Tel fut l'espèce de choc intérieur que j'éprouvai en voyant un jeune homme, de la figure la plus prévenante, mV border d'un air gracieux, ne s'occuper que de ce qu'il pourrait faire pour m'être agréable ainsi qu'à ma suite, et finir par m*i«viter à partager son souper. Son compagnon de voyage, ajouiat-il, venait de descendre pour le hâter*
Une telle politesse m'obligea à déployer toute la mienne; et il ne se passa entre nous qu'un combat de civilités, à la fin du^ quel je le quittai pour aller donner un coup d'œil à ma suite, c'est-à-dire à tnon cheval, avant de consacrer le reste de la soirée au plaisir de converser avec un homme si aimable.
Ses gens avaient déjà appris l'invitation faite par lui au voyageur musulman; et, avant d'aller le rejoindre» j'euslc plaisir d'entendre son compagnon, qui ne me croyait pas si près, dire à haute voix dans la cuisine, qu'il ne concevait pas quel plaisir iM. T*** pouvait trouver à faire politesse à chaque avefl* lurier turc ou chrétien qu'il rencontrait, et que c'était par vanité et par égoîsme qu'il oubliait ses propres aaiis pour accabler