CHAPITRE YINGT-HUITIÈME
de civilités des étrangers par lesquels il voulait faire admirer son exquise politesse. .
Celte remarque ne m'ôta pasTappélit; clic me fit seulement prendre plaisir à interrompre par mille petites attentions ToccUf pation plus agréable à laquelle celui qui Tavait faite se livrait en dévorant son souper; cependant, loin de m'en savoir gré^ il ra*aurait volontiers cherché querelle, s'il Teût osé. Le repas ne fut pourtant pas très-long; je m'aperçus bientôt que mon jeune voyageur, malgré tous ses efforts pour faire à son hôte les honneurs de sa table, était excédé de fatigue, et je pro})osai de bonne heure de nous retirer : cet avis fut appuyé par son compagnon de voyage qui, ayant plus que complètement soupé^ Gt observer d'un ton grave que, comme ils devaient partir & la pointe du jour , il était à propos qu'ils se retirassent de bonne heure.
Quant à ce qui le concernait, il faut avouer qu'il n'épargna rien pour se procurera lui-même une bonne nuit. 11 a'empara pour lui seul d'un matelas qui aurait suffi à trois de ses com« pagnons, et il les laissa., sans autre cérémonie, s'accommoder comme ils le pourraient sur le pavé de la chambre ; mais, malgré toutes ses précautions, il trouva sou lit déjà occupé par une foule d'hôtes affamés qui ne lui permirent pas de fermer l'œH de toute la nuit ; ce qui le mit de si mauvaise humeur que toute la nuit il ne fit que gémir, de manière h empocher le som-^ meil de ceux qui étaient h portée d'entendre les plaintes qu'il faisait sur le grand malheur d'avoir perdu une nuit de repos. Lorsqu'il partit le lendemain matin , je lui souhaitai une partie de la vanité et de l'égoîsme qu'il reprochait à son ami.
Si l'invasion des Francs avait fait perdre momentanément aux moines la jouissance de leurs cellules, il n'en était pas de même du supérieur qui s'était maintenu sur son terrain. J'avais remarqué que ipa familiarité avec ses hôtes et ma condescendance peu ordinaire à un tnahométan avaient paru lui inspirer des soupçons sur mou compte. Craignant qu'il ne fit à Bûcharest quelque rapport qui ne fût pas à mon avantage , je crus que, pour une fois, je pouvais, sans conséquence, renier le prophète. Je le pris donc à part, et lui dis d'un ton de confi'dence mystérieuse que, non-seulement j- étais un Grec déguisé,
3j« MÉMOIRES D'UN GREC.
ce dont il ne douta point en m*eutendant parler, mais que j*6tai8 un émissaire de la Russie, chargé de sonder les dispositions des papas grecs à Tégard de la grande impératrice. Alors il m'ouvrit son cœur, me montra la plus vive admiration pour £catharina^, et me supplia de l'assurer, par la plus prochaine occasion, qu'elle avait dans le père Cyrille un partisan qui lui était tout dévoué , appuyant en même temps sur les facilites qu'offrait son couvent pour entretenir une correspondance entre les gens disposés 5 servir les intérêts de celte princesse. Je n'oubliai pas sa bonne volonté lorsque, par la suite, j'eus ï lever des contributions ou à envoyer des troupes eu quartier dans ce canton.
Je me remis en route, tellement absorbé dans des réflexions que favorisait une marche lente à travers les marais , que j'aperçus à peine un cavalier dont l'équipement ne valait guère mieux que la monture, et qui venait du côté vers lequel je me dirigeais. A quelques pas de moi, il arrêta son cheval en s'écriant: « Sélim! • tandis que je m'écriais en même temps: « Gondily ! «
Le seigneur Condily, autrefois catholique romain, avait épousé d'abord une sœur de Mavroyeni , par conséquent une Grecque. L'ayant perdue après dix-liuit mois de mariage, il crut ne pouvoir mieux prouver les regrets que lui inspirait la mort de sa femme qu'en embrassant la religion qu'elle avait professée; malgré cela cependant, il épousa, avant la fin de l'année, une catholique romaine. Il abandonna cette seconde épouse pour entrer dans un monastère, et il quitta le monastère pour prendre une troisième femme plus jeune que les deux précédentes. Il n'avait pas été plus constant en politique qu'en amour; consul de Venise à la Ganée, il avait vendu aux Turcs les intérêts de la république ; et, ayant ensuite été envoyé par les Turcs à Zante, il les trahit en faveur des Vénitiens. Je Tavais connu à Gonstanlinople, où il se donnait des airs d'importance, comme s'il eût porté dans sa manche le foudre de Jupiter. Lorsque Mavroyeni eut été investi de la principauté de la Valachie, il s'y fit précéder par ce digne beau-frère qu'il y envoya comme son caïmakan. Quand il y arriva lui-même, il le nomma
l. L'impëratrire Cf|(lierine,