CHAPITRE VJNGT-NEUVIÈME
simplement, j'entrai dans la salle d'audience d'un air si niodesle, je me plaçai si humblement dans la partie la plus reculée de l'appartement, les mains cachées dans mes manches, qu'un groupe nombreux de courtisans, placés an milieu de Tappartement de manière à attirer tous les regards, et dont l'air, le costume et les manières annonçaient de hautes prétentions, s'apcr* cul à peine de mon arrivée.
Ils n'interrompirent pour moi ni leurs fréquents et longs bâillements qui leur donnaient un air d'impatience, ni leurs conversations destinées, à ce qu'il semblait, à aller frapper l'oreille des auditeurs les plus éloignés , et roulant tantôt sur le dernier bon mol écha; pé au ban de (Jrayova, sur la dernière remarque faite par le cameraz, sur le dernier trait d'esprit du spatar.
J'avais entendu dire qu'il y aura un lieu oà les humbles seront exaltés, mais ce lieu n'était certainement pas l'antichambre de Mavroyeni. Ses familiers ne semblaient nullement disposés à accorder à un étranger une position plus élevée que celle qu'il voulait se donner, mais bien à lui laisser la pleine saiisfaclion de ses désirs s'il avait trouvé bon de se tenir en arrière. Il est bien vrai que de temps à autre ils daignaient m'honorcr de leur attention , mais c'était pour me toiser de la tôle aux pieds , et nullement pour m'inviter, par un regard , à me joindre à leur noble groupe. Cet examen silencieux alla si loin , que je perdis enfin patience et commençai , à mon tour, à les examiner si fièrement que je déconcertai peu à peu leur pétulance, et forçai leur regard hautain à se changer en un regard contraint. Un d'eux, enfin, déterminé à prendre le dessus du terrain , se détacha du groupe , vint, avec une sorte de civilité moqueuse, jusqu'à l'endroit où je m'étais placé, et me demanda 9 d'un petit air fat, si la société avait Thonueur de mon approbation. J'allais, sans autre interlocution, répondre non , lorsque tout à coup la porte du cabinet de Mavroyeni s'ouvrit , et tous les aspirants à l'honneur de son audience se rangèrent en cercle autour de la chambre , tandis qu'un de ses officiers s'avançait pour choisir l'houreux mortel qu'il^ présenterait le premier à Son Altesse.
Chacun d'eux , dans l'espoir d'obtenir celte distinction ,
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cbcrcbait à déliasser de quelques pouces le ventre de son voisin. Quant à moi , dans ce moment critique , j'étais la dernière personne dont ils songeassent à s'occuper. J'aurais été complètement oublié, si je n'eusse pas informé l'huissier de ma présence, en levant la main au-dessus des têtes de tous ceux qui se IH-essaient devant moi , et montrant certains papiers qui furent un talisman à la vue duquel l'huissier poussa brusquement ceux qui étaient devant moi et me fit avancer vers lui. Je lui remis alors mes lettres de créance » et je me fis un malin plaisir de nommer à haute voix ceux qui les avaient écrites. 11 les porta sur-Je-cbamp au prince , et, revenant presque au même instant , me fit entrer dans son cabinet. Je jetai un coup d'œil sur c:ux que je laissais dans l'antichambre; ils semblaient avoir été subitement frappés de la foudre. L'un était pâle de consternation , l'autre rouge de dépit ; tous se rangeaient avec respect pour me laisser passer, et chacun paraissait occupé à aviser aux moyens de réparer adroitement son imprudence lorsque le grand personnage qui venait de se présenter incognito repasserait par Tanticbambre.
Mais, quoiqvte j'eusse été appelé promptemcnt, je n'en obtins pas pour cela un accueil plus flatteur. Mavroyeni ne daigna pas même m'adresser ce regard de sur|)rise sur lequel j'avais compté. Il continua à donner son attention aux affaires qui l'occupaient, sans paraître s'apercevoir que j'étais en sa présence, me laissant tout le loisir de mesurer le ravage qu'avait opéré l'ambition plus que l'âge dans ses traits originairement communs et durs. Sa passion dominante avait tellement ajouté à l'obliquité produite sur son œil gauche par les ténèbres naturelles de son œil droit , que son regard en était devenu tout à fait sinistre, dans la véritable acception du mot. Il regardait toujours de côté. Pour bien voir son iuterlocoteur placé en face , il tournait sa tête de côté. H est vrai de dire que la partie inférieure de sa figure compensait la dureté étrange de la paitie supérieure. Sa barbe et ses moustaches, dont il prenait le plus grand soin, étaient noires comme le jais, et le sourire qui s'échappait de ses lèvres ainsi entourées était aussi doux qu'était terrifique le sourciiiemeot de son Iront; et ses lèvres laissaient voir, loisriu'il parlait, deux rangées de dents