CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME. 3C
dire, car je ne m'arrêtai pas un instant pour les écouler; et , fendant la foule d*un air de dignité, je leur laissai le soin do se partager comme lis rentendraicut un salut hautain que je leur adressai.
Le lendemain , je reçus de Mavroycni Tordre d'aller le trouver dans une maison de plaisance qu'il avait hors de la ville, et où il avait lui-même dessiné et fàil planter un superbe jardin. Cet ordre est de bon augure , pcnsai-je. Jadis AJavroyeni , en entrant dans sa maison de campagne , laissait son importance à la porte. Il est très-vrai qu'au milieu de ses tulipes et de ses renoncules , son caractère prenait une teinte plus gaie ; il devenait presque couleur de rose; cl pourtant, de même que la reine des fleurs, il cachait toujours quelque épine. A travers la gaieté qui régnait dans sa conversation , je distinguai un poids stationnaire qui oppressait son cœur, comme on voit le rocher immobile sous les eaux limpides qui , dans leur cours , le couvrent sans le cacher. Les discours qu*ii me tint ne semblaient pas avoir été préparés d'avance , mais leur but évident était de chercher à découvrir de quelle manière on parlait do lui dans le monde. « Rien n'est plus amusant, » me dit-il, « que de savoir ce qu'on dit de nous, et personne n'est plus à portée d'en être instruit qu'un étranger, que personne ne connaît, et dont personne ne se défie , parce qu'il n'appartient à auccn parti. Un nouveau venu entend souvent des choses que l'homme le plus adroit ne pourrait venir à bout d'arracher. »
0 Soliman le Juste * , de glorieuse mémoire , » lui dis-je avec une grande gravité , « toutes les fuis qu'il arrivait à ses sujets de désapprouver ses mesures , était dans l'usage de couper DOQ-seulement la langue aux railleurs , mais les oreilles à leurs auditeurs. »
« Sage Soliman ! « s'écria-t-il avec un soupir, v mais comme je ne suis pas le suprême arbitre de l'empire, ce peut être un aiuusement pour moi d'entendre les diverses opinions émises sur le mérite de mon administration. »
« Seigneur, » lui répliquai-je, doutant fort du plaisir qu'il eut pu prendre à entendre des opinions qui se terminaient toutes par un blâme, « que pourrait apprendre Votre Altesse, si ce n'est
t. Celui que nous appelons \i: M.-i^niKqiiP.
3fiiî MÉMOIRKS D'UN GREC.
que vos sujets se disputent à qui parlera de vous avec le pins d'attachemeut el de respect? »
« Mais quelle est celle de mes vertus que l'on vante le plus, » répliqua-(-il? « Est-ce ma clémence ou mon désintéressement ? »
Cette question me plaçait sur un terrain bien glissant. C'était prendre la flatterie d'assaut , et , en l'assaillant ainsi sur la partie la plus vulnérable , l'exposer à infliger quelques blessures , malgré toute sa bonne volonté de ne distribuer que des caresses. Une louange en termes vagues et généraux , quelque peu méritée qu'elle soit, passe toujours aisément. Mais, dans ce moment , Mavroyeni semblait être tellement afl'amé des éloges les plus incompatibles avec sa constitution que je pensai qu'il ne pourrait jamais les digérer. Cette question n'étailelle pas un piège pour mettre le flatteur à découvert , et tourner en ridicule son adulation? Je cherchai à lire sur sa figure ce que j'en devais croire; mais ses traits étaient immobiles, sa physionomie muette, et je n'y pus rien apprendre.
Il fallait pourtant répondre. « Seigneur, « lui dis-je , « chacun connaît la bonté naturelle de votre caractère, et on est convaincu que , lorsque vous êtes obligé d'ordonner quelque acte de sévérité, voire bon cœur gémit de la nécessité qui le rend indispensable. »
« Je vois, » dit-il avec un geste d'impatience, « que je ne tirerai rien de vous. Mais je vais vous prouver que je n'ai pas besoin que vous répondiez à ma question. On dit que je suis un monstre de rapacité et de cruauté. »
Je parus surpris.
« Oui, » coniinua Mavroyeni, « on dit que je suis avare comme l'Achéron , impitoyable comme Satan; et, quoique vous tâchiez de paraître étonné, vous le savez aussi bien que moi. Mais ce que vous ignorez peut-être véritablement, c'es' que le public devrait me savoir gré d'être ce que je suis. »
Pour le coup , ma surprise devint réelle , aussi me gardai-jc bien de la laisbcr apercevoir.
« Il y a deux choses , » dit Mavroyeni , c que je présume que vous ne pourrez T\\eT. x,
Cn.VPlTRE VîXGT-MUVlfeME. 3G7
.ratlais répondre : Certainement non ! mais je me rotins à temps.
« i/une, c'est qu'il faut défendre cette province; l'autre, que personne n'est aussi en état que moi de la défendre. »
Je fis un mouvement de tête en signe d'approbation.
« Malmenant , comment puis-je, sans argent , repousser une invasion et me maintenir moi-même dans mon gouvernement? Si je ne réunis pas les sommes nécessaires pour lever dès soldats et entretenir une armée , les Autrichiens sont à Bucharest dans un mois ; et si je ne continue pas à envoyer force présents au capitan-pacha , an grand-vizir et au suhan , je suis destitué dans un an. C'est donc à eux qu'il faut reprocher ma cupidité, car ils me feraient un crime de ma générosité. »
0 Quant à la cruauté , » ajouta-t-il après s'être donné le temps de respirer, « pourquoi croyez-vous que la Porte ait fait en ma faveur une exception sans exemple jusqu'ici à ses règles ordinaires, en m'accordant en même temps le rang de seraskier * turc et les prérogatives d'hospodar grec? Pourquoi m'at-ellc donné le commandement de plusieurs milliers de soldats musulmans? N'est-ce pas pour me mettre en état d'écarter, par u]ie vigueur extraordinaire, les dangers qui menacent cette province? Ainsi , quand, dans la position singulière où me mettent ma naissance dans une des îles grecques, ma qualité de sujet d'un prince mshométan et la religion chrétienne que je professe , je vois le Grec qui me déteste comme un intrus , le Valaque qui favorise on secret les Autrichiens, et le musulman qui me méprise comme un yaour et un rayah , se réunir pour désirer ma chute ; quand j'ai à me défendre contre la jalousie du premier, la perfidie du second et le fanatisme du troisième'; q; and je sais que la douceur passerait pour faiblesse et ne ferait qu'encourager leur audace et accélérer ma perte'; enfin , ciuand.je ne puis me dissimuler que ma ruine entraînerait celle de ma province , n'csl-il pas de mon devoir de contenir, par une pre.'-sion extraordinaire, des éléments qui ne demandent qu'il se soulever? Dois-je m'arrêter aux formes minutieuses des lois, au lieu de recourir à une justice prompte pour
l. GiMirral.
lier les maûis de rhomme suspect, paralyser le traître et anéantir le criminel? »
11 s'arrêta ici pour voir l'effet qu'avaient produit sur moi ses talents oratoires , et il eu parut satisfait. Après avoir ainsi établi , à sa satisfaction , la nécessité où il se trouvait de vider les coffres et de faire tomber les têtes sans en demander la permission aux propriétaires, il passa de ses affaires aux mieunes.
« Depuis l'instant de votre arrivée, » dit-il, « vous avez constamment occupé mes pensées. Malheureusement , d'aprùs la capitulation de ces provinces , il est aussi difficile on Yalacbie pour un musulman , que pour un Grec à ConstantlDoplc, d'obtenir de l'avancement. Il n'est qu'un petit nombre de places auxquelles un Turc puisse prétendre ; et cependant je désirerais vous assurer un emploi qui fut avantageux en luimême , et qui ne vous éloignât pas trop de ma personne. J'ai beaucoup réfléchi avant d'en trouver un qui réunit ces deux conditions. Mais enûn , convaincu qu'avec vos talents vous devez réussir, n'importe dans quelle carrière, je vous nomme mon divan-effendi ^ Vous ne ferez que changer le sabre pour la plume. »
Bagatelle ! pensai-je en moi-même : le même tour de poignet qui aurait fait voler la tête d'un ennemi aura à multiplier les exercices de la plume sur le papier. Je n'aurai qu'à m'iinagincr, quand je serai dans mon cabinet à ranger symétriquement des phrases et des mots, que c'est autant de compagnies de soldats que je range en bataille ; et cela dans un seul et même but, celui de nous défendre et d'attaquer nos ennemis. Les ministnîs de la Porte ne pourront manquer d'être honorés de leur nouveau correspondant , et mes épîtres vont devenir des monuments à conserver, comme modèles de style diplomaii^ que, pour la méditation des s^Scles à venir. Mais je connaissais trop bien le caractère de Mavroyeni pour lui montrer de la surprii^e ou de la répugnance, v Seigneur, lui dis-je d'un air grave , Votre Altesse a déjà opéré tant de miracles, que ce n'en sera qu'un de plus de me métamorphoser tout à coup en secrôtaire sage et rassis, accroupi tout le long du jour sur mes talons à aligner des lignes et arrondir des périodes. Il est vrai
/. Secrétaire en chef t\u iWvan.