‹ AnastaseChapitre 242 sur 407 · CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

la plus grande mortalité , de l'abondance ou de la disette. ?] 'ayant aucuns magasins réguliers, les troupes auraient péri par suite de la mauvaise nourriture ou de la famine , sans le nombre immense de tellals ou pourvoyeurs volontaires qu'on trouve toujours à la suite d'une armée turque, qui gênent sa marche et nuisent à sa retraite. Quand la paye des soldats se trouve insuffisante , ces gens accommodants prennent en payement les armes , les objets d'équipement , les chevaux ; d'où il résulte qu'à l'instant du combat la moitié dé l'infanterie est sans armes , et la moitié de la cavalerie sans chevaux.

Mavroyeni voyait ces désordres, mais il ne pouvait y remédier. Sa principauté n'avait fourni qu'une partie des forces réunies à Foczani , et il craignait de rappeler aux autres que l'homme qu'on avait mis à la tête de tant de musulmans n'était qu'un Grec, un yaour. Quand pourtant, à son arrivée au camp, il vit cet assemblage confus de troupes indisciplinées, il fut déconcerté et trembla que l'événement ne répondît point à ses désirs. Un jour qu'il faisait une ronde avec moi pour s'assurer si l'on exécutait quelques nouveaux règlements, auxquels il trouva qu'on ne s'était nullement conformé, il ne put s'empêcher de s'écrier : a Vous savez que je ne suis pas un lâche , Sélim ; j'ai donné des preuves de bravoure même dans le temps où la prudence semblait de préférence appartenir au poste que j'occupais. S'il ne fallait ici que le courage pour assurer la victoire, je ne craindrais guère d'essuyer une défaite ; mais, à la vue d'une pareille armée, sur quoi peut-on raisonnablement compter pour se flatter d'être victorieux ?» — « Sur ce qui manque à ces bandes de chrétiens, d'ailleurs si bien disciplinées , » lui répondis-je pour l'empêcher de se livrer au découragement, « sur ce qui dans les rangs des Turcs tient lieu d'ordre, de tactique et de subordination ; sur le fanatisme, sur cet enthousiasme intrépide qui fait que le soldat musulman envisage la mort sans effroi, parce qu'il la regarde comme un passe-port infainible pour arriver au bonheur éternel. »

Ce discours parut le ranimer. « Il est bien singulier, » me dit-il en souriant, « que ce soit un Grec qui désire le plus vivement de voir se conserver le feu du fanatisme turc; qui cherche à empêcher les hordes à chevaux blonds du Nord de planter de

nouveau la croix sur les rives du Bosphore ! Mon élrangedesliii le veut ainsi , et je supplie ardemment le ciel de m*accordcr cette grâce. »

Page 1