CHAPITRE TRENTIÈME
nemi. Le drôle marchait h côte de moi, mais il m'était suspect, cl je surveillais avec soin tous ses mouvements. Tout à coup je le vis arrêter son cheval ; il se détourna de quelques pas sous un prétexte frivole, et, croyant le moment favorable, partit au grand galop.
Grâce à son agilité , rennenii aurait appris , précisément au moment critique , notre arrivée , notre nombre et nos dispositions. Je poursuivis le traître à toute bride, je tirai même mes deux coups de pistolets dans la direction qu'il avait prise , car je ne pus l'ajuster , le brouillard l'ayant dérobé à mes yeux presque à l'instant même de sa fuite. Cependant il ne profila pas de sa perfidie; j'avais à peine fait cent pas que j'entendis un bruit sourd semblable à celui que produit un corps tombant de très-haut; je me vis en même temps sur le bord d'un précipice, et j'en entendis partir quelques gémissements qui m'apprirent qu'il n'avait échappé à mes deux balles que pour se briser les os sur des rochers.
Dans l'ardeur de ma poursuite, je m'élais un peu écarté de mes hommes; et, en tournant une pointe de rocher pour les rejoindre, je me trouvai tout à coup au milieu d'un groupe de hussards autrichiens qui étaient sortis de leurs lignes pour faire Doe reconnaissance, et que mes deux coups de feu avaient attirés de ce côté. A cette rencontre, je me crus perdu. Je résolus pourtant de faire une tentative pour m'échapper avant de me rendre à discrétion. «Amis, » leurdis-je en italien, « vous avez donc entendu mon signal ? Secourez un chrétien qui cherche à s'enfuir; délivrez-moi de ce turban, et donnez- moi un chapeau. »
A ces mots, je fus accueilli avec de grandes acclamations; chacun prit en main son bonnet pour l'agiter en l'air ; mais, profitant du moment où leurs mains étaient ainsi occupées, je partis au grand galop. J'entendais déjà le b^-uit de la marche de mes troupes , et en quelques instants j'eus rejoint mon corps d'armée. Les hussards, qui entendirent aussi le bruit qui annonçait l'arrivée de leurs ennemis, ne jugèrent pas à propos de me poursuivre, mais se replièrent, après m'avoir envoyé pour escorte quelques balles qui, grâce au brouillard, ne firent que siffler à mes oreilles.
A peine avions-nous fait deux cents pas que ce Vi\Çi\ÀV\»x^%^
dissipa loot k coup, cl nous nous vîmes à une portée de fusil (les lignes antrichiennes. Un feu é()Ouvantable de toutes leurs batteries nous salua aussitôt. Je n'y répondis qu'en donnant le signal de la charge; et, tandis que les spahis, qui avaient délogé le corps de cavalerie , attaquaient Tenneini en flanc , je marchai droit à lui avec mus autres troupes.
Nos Arnautes escaladèrent, à Taide de leurs sabres, les redoutes sur lesquelles étaient établies les batteries, et nos jaoissaires arrachèrent avec leurs dents les mèches des canons ; les palissades furent rompues et les fossés comblés de cadavres entassés, car bien des braves périrent avant que ïes lignes fussent forcées. EnGn le feu des ennemis commença à se ralentir et leur nombre è s*éclaircir. Nous fîmes une trouée, et nos troupes fondirent de toutes parts comme un torrent. Noos trouYâroes dans le camp des monceaux de morts, mais pas un homme vivant. Les Autrichiens avaient pris la fuite avec tant de précipitation qu'ils n'avaient pas même encloué les canons qu'ils avaient abandonnés.
£n nous avançant vers la Contumace * et les autres bâtiments situés derrière ce camp, nous les trouvâmes pareillement déserts. De la hauteur que ces édifices occupaient , on voyait distinciemeut les troupes ennemies , déjà à une distance considérable , cherchant à gagner la partie la plus étroite du défilé qui nous séparait de Cronstadt.
Quelque harassés que nous fussions , je ne voulus pas suspendre notre marche un seul instant , et nous continuâmes à poursuivre les fuyards. Nous arrivâmes bientôt dans un ravin où trois cents hommes déterminés auraient pu aisément arrêter toute une armée ; mais la déroute des Autrichiens était si complète que chaque soldat fuyait isolément. Une trentaine d'entre eux se rallièrent pourtant, et voulurent un instant s'opposera notre marche; mais ils ne firent que se dévouer inutilement à la mort.
Bientôt, du haut d'une colline, nous aperçûmes de loin la plaine à laquelle aboutissait le défilé; et, à cette vue, Tespoir et presque la certitude de pouvoir pousser jusqu'à Croostadt excita parmi nous des cris de joie universels. Une seule chose
1. Nom qne donnent les Airirichiens aux donanes des défilés de ta Hongrie.