CHAPITRE TRENTIÈME
nous modéra : les Autrichiens semblaient se rallier à Tentriéc du d^ljlé et se préparer à y rentrer pour nous disputer le passage. Nous crûmes d'abord que nos yeux nous trompaient, mais nous ne reconnûmes que trop tôt que ce n'était pas une illusion d'optique.
Dès qu'on avait appris à Cronstadt que le passage du défilé de Bozan avait été forcé, on en avait fait partir trois mille hommes formant la garnison de celte place , pour porter du secours au corps autrichien qui se repliait; ils rencontrèrent les fuyards, les rallièrent, et les placèrent à l'an ière-garde , afin d'attaquer avec des troupes fraîches nos soldats épuisés.
Nous n'étions guère en état de supporter la charge d'une ca- "Valérie qui n'avait pas encore donné, quand ces nouvelles troupes, parlant d'une éminence au haut de laquelle nous les avions aperçues, tombèrent sur nous avec tout l'avantage que leur donnait la pente du terrain. Je n'solus pourtant de leur faire li'le, leur nombre ne paraissant pas très-considérable; mais quand, après avoir résisté au choc de cette première division, jVu vis paraître sur la même hauteur une seconde encore plus DouiLreusc, je sentis bien qu'il n'y avail plus d'espoir de réussir, ei qu'il ne dous restait d'autre parti à prendre que de battre eu rciraile.
Dès que j'avais vu l'ennemi commencera se f'allierj'avaisjugé qu'il fallait recouiir à des moyens extraordinaires pour ranimer l'ardeur de mes soldats épuisés; en conséquence, je leur avais fîit distribuer une dose copieuse de courage sous forme de liquide. <^c remède opéra ; il leur échauffa le coeiy, et les vapeurs leiir eu nionièrent à la tête. Un certain nombre d'entre eux se sentirent Uileuieni enflammésdu désir de monter au ciel par le plus court Hicuiin, que, peu contents de se faire tuer dans le défdé , ils gravirent les montagnes qui le bordiiient. De là ils firent pleuvoir des arbres, dos pierres cl des quartiers de rochers sur les Anirichiens, dont ils arrêtèrent ainsi la marche , tandis que le ft'ste de l'armée «ffectuait sa retraite en assez bon ordre. Nous niimes le feu à la Coniumace en passant ; et, abandonnant le camp retranché où nous avions acheté assez cher une première victoire, nous rentrâmes en Valachie, sans autre perle que celle fa enthousiastes qui s'élaicnt dévoués. La uuil N\wX<iW^\\\\^-
28i MÉMOIRES D'V}^ GREC.
Icntir la poursuite de nos ennemis et la rapidité de notre course, cl nous pûmes avec plus d'ordre rentrer du côté de Valeni.
Une circonstance causa un chagrin sensible à mes troupes, c'est que nous perdîmes pendant la retraite la plupart des prisonniers que nous avions faits pendant la poursuite. Les plus vigoureux et les plus actifs avaient trouvé moyen de se sauver dans le premier instant de confusion, et il ne nous restait que des blessés et des hommes épuisés de fatigue, qui ne servaient qu'à gêner notre marche. Une partie d'entre eux furent assez heureux pour moa* rir chemin faisant; quant à ceux qui paraissaient disposés à vivre, sans autre motif que de nous embarrasser, ils ne s'en trouvèrent pas mieux : ils subirent presque tous une opération chirui^icale tendant à séparer du tronc l'extrémité supérieure du corps, mes soldats n'aimant pas à se charger de bagages superflus, et la tête d'un ennemi suffisant pour obtenir la récompense d'usage. Je tâchai de conserver sur leurs épaules quelques têtes qui m'inspiraient de l'intérêt ; mais je vis que mon intervention à cet égard ne plaisait pas à mes héros : « Ils aimaient, » disaient-ils, « à arranger celte affaire à leur manière. »
Nous marchions à peu près pêle-mêle dans l'obscurité, quand, en passant dans un endroit fourré, nous trouvâmes uo cheval attaché à un arbre. 31es Arnautes le reconnurent pour appartenir à un de leurs camarades qui avait pris les devants avec un officier hongrois blessé qu'il avait fait prisonnier et auquel il désirait sauver la vie, non par humanité, mais dans l'espoir d'eu obtenir une bonne rançon. A quelques pas plus loin, nous trouvâmes un cadavre sur la route. Je présumai que c'était l'officier blessé qui n'avait pu supporter les fatigues de la route, et ma seule surprise fut que son conducteur lui eût laissé la tête sur les épaules ; mais, à notre grand étonnemcnt, nous reconnûmes que c'était l'Ârnaute lui-même, mort d'une blessure profonde au côté. Quant à l'officier, on n'en vit nulles traces.
La seule idée qui se présenta à mon esprit fut que quelqu'un de mes Arnautes avait expédié son camarade pour s'emparer de son prisonnier; mais je ne jugeai pas à propos de faire part de mes soupçons. Tous ceux qui m'entouraient étaient, ou du moins paraissaient convaincus que Kara-Mustapha avait été tue par son prisonnier, el je (ws obligé de convenir qu'il était très-
CHAPlTftK TRENTIÈME. • 385
vraisemblable qu'un gaillard robuste et vigoureux comme Télait Kara-Mustapha avait été tué par un homme à demi mort , jeté, pieds et poings liés, en travers sur son cheval : « Et le coupable, » ajoutai -je, « paraît avoir été si fier de cet exploit, qu'il n'a pas même daigné prendre le cheval de Thomme qu'il a tué, et qu'il a tranquillement continué sa route à pied, après avoir pris soin de lier cet animal h un arbre pour qu'il servît de preuve de sa prouesse. »
£n finissant cette observation , à laquelle mes gens ne firent que peu d'attention , j'entendis un léger bruit dans les broussailles à quelques pas. J'y courus sur-le-champ , et je trouvai ToiFicier hongrois qu'on supposait bien loin , les habits à demi déchirés, étendu par terre, et paraissant avoir perdu toutes ses forces; mais ce qui me surprit bien davantage, ce fut de voir que mes Amantes ne s'étaient pas trompés dans leurs soupçons ; car plusieurs d'entre eux qui m'avaient suivi, lui ayant reproché d'avoir tue leur camarade , bien loin de chercher à nier le fait, il en convint, et regarda d'un air de complaisance la lame eusanglantée du poignard dont il s'était servi , et qu'il tenait encore à la main.
« Misérable ! » lui dis-je en italien avec indignation, « quel motif a pu vous porter à ôter la vie à celui qui voulait sauver la vôtre ? »
« Dites plutôt à celui qui voulait me l'arracher de sang-froid, • répondit-il d'une voix presque éteinte. « Voyant que son cheval était fatigué et que j'étais hors d'état de marcher, le scélérat résolut de me tuer pour me dépouiller. J'avais un poignard caché dans ma ceinture ; lorsqu'il m'eut délié les mains pour pouvoir me prendre mon habit, je saisis cette arme sans qu'il s'en aperçût; et, dans l'instant où il se penchait sur moi, je la lui plongeai dans le cœur. J'essayai alors de me lever et de monter sur son cheval ; je n'en eus pas la force , et je ne pus que me traîner dans ces broussailles , espérant y mourir en paix ; mais il paraît que le ciel me refuse même cette grâce. »
La mort de leur camarade avait donné à mes Ârnautes une telle soif de vengeance que, quelque prochain que parilt le terme de la vie de cet officier, ils songeaient encore à l'accélérer, quand, le couvrawtde mon corps, je m'oççom wrjL\x^^^-
[Xjits de leur rage. Tandis qu'il me parlait, j'avais cru rccoiiiKiîlrc en lui les traits d'une ancienne connaissance, je pourrais dire d'un ancien bienfaiteur.
Dans le temps que j'exerçais à Péra les fonctions d'interprète et de cicérone, j'étais resté, en cette double qualité, au service d'un jeune gentilhomme d'Hermanstadt attaché à l'ambïissade d'Autriche. La beauté et l'élégance de ses formes l'avaieiil fait surnommer l'Apollon hongrois; et je puis dire que ce surnom n'était pas usurpé , car il était vraiment impossible de trouver un plus beau jeune homme. Ces qualités physiques élaieni embellies par la plus grande amabilité et par une bravoure à toute ép-euve. Biographe aussi fidèle des autres que de moi-même , je suis forcé d'avouer que, lorsqu'un bel œil lui lançait des trails de feu , son cœur était un peu trop vulnérable , et qu'un trop grand non)brc des beaux fruits qui venaient à mûrir sur le Bosphore avaient été servis sur sa table. Je grossirais mon histoire d'un volume, si je voulais rapporter seulement celles de ses galanteries qui vinrent à ma connaissance à Péra. Racontcrai-je que le (ils d'une ambassadrice du plus haut rang, jt;une enfaut beau comme un ange, avait une ressemblance un peu trop frappante avec ce fils de la Germanie? On assurait aussi qu'il u'avait pas été tout à fait respectueux envers l'honneur du vénérable pacha d'Erzeroum, un jour qu'enlevé à Bouyoukdéré*,au milieu des beaux et des belles de la diplomatie, par une troupe de bostand^is, il avait été, les yeux bandés, jeté dans un ataba bien hermétiquement fermé, et entraîné on ne savait où, mais, disaient les méchants , au palais d'été de l'indigne épouse du digne pacha, femme de sang impérial, moins fidèle à son éj)oux absent qu'elle n'eût sans doute dû l'être. Mais, dans ces diverses circonstances, IMiazinski pouvait se justifier en alléguant : qu'il n'avait fait que céder avec politesse; qu'il était le premier à déplorer celle fascination naturelle de sa présence; qu'il n'avait d'ailleurs jamais été au delà de ce qui était nécessaire pour que ces anges ne s'exposassent pas à déchoir en public ; et que, loin de borner son zèle à la consolation des jeunes et des belles, il avait fait preuve d'une bienveillance si uni-
I. BtMii village sur la rive du Bosphore, habile principriicmciit par \c6 untbassadcurs et leur su'uc»