CHAPITRE TRENTIÈME
de ia Contumace. Cette boisson parut le ranimer un instant , mais c'était la dernière lueur d*une lampe qui est sur le point de s'éteindre.
J'aurais voulu le faire porter sur un brancard jusqu'à l'endroit où nous nous proposions de nous arrêter ; mais la proposition de charger les épaules de vrais croyants du fardeau d'un infidèle, quoique j'offrisse d'y contribuer à mou tour, fut reçue par mes fiers musulmans avec tant de hauteur et de dédain que je n'osai insister. Tout ce que je pus faire pour le pauvre Hongrois fut de le placer en travers sur une mule , tandis que , marchant à cheval à côté de lui, je soutenais sa tête sur mon bras.
A mesure que nous avancions, je voyais sa faiblesse augmenter; il semblait agité de quelque inquiétude secrète; et, désirant que son âme, près de s'échapper, pût au moins prendre son vol en paix , je l'engageai à me confier ses pensées et ses souhaits.
« Gonsentirez-vous donc, » me dit-il d'une voix à peine intelligible et eu recueillant toutes ses forces, « à m'accorder une dernière grâce, dont Dieu et votre cœur pourront seuls vous récompenser? »
0 Tout ce qui sera en mon pouvoir, » répondis-je vivement. « Que le ciel vous protège ! » répliqua-t-il. « Ma mère dclûcure à Presbourg. luformez-Ia de ma mort et de ma tendre affection pour elle ; envoyez-lui une boucle de mes cheveux, et priez-la de partager ce dernier gage de mon aiïeclion avec une autre personne qui lui est, hélas ! bien connue ! »
Je l'assurai que ses désirs seraient ponctuellement satisfaits, et je lui prodiguai la seule consolation qui fût en mon pouvoir, celle de lui montrer la compassion qu'il m'inspirait. « Je sens, » loi dis-je, « combien il est dur de quitter la vie dans un pays étranger, loin de ses parents et de ses amis ! »
« J'aurais pu mourir plus près d'eux, » répondit le Hongrois, « et être privé de la satisfaction que votre promesse me fait éprouver. Celte pensée adoucit mes derniers instants; après cela pou importe où Miazinski aura cessé d'exister ! »
Des larmes s'échappèrent de mes yeux et tombèrent sur la joue pâle de l'ofiicier. Sa main, en pressaul \^<bce;Vi\^tkV \^
390 MÉMOiR£g D'UN GREC.
iiiicnDc, me U'inoigna lo prix qu*il attachait h cette marque de scnKJbiliié. Bientôt sa reHpiratiou devint moins libre, et onc sorte de tremblement convulsif agita tout son corps. Il parut ensuite plus tranquille. J'examinai ses traits à la faveur de la lune, qui brillait de tout son éclat; je le vis rouvrir les yeux, les fixer sur moi avec une expression de reconnaissance que ses lèvres glacées ne pouvaient plus confirmer; il fit pourtant un dernier effort pour me saisir la main , la porta à sa bouche, poussa un faible soupir et expira. Puisse un bonheur éternel être le partage de son âme I
J'aurais voulu conserver son corps tout entier pour lui rendre les honneurs de la sépulture, mais je trouvai mes Arnautes intraitables sur ce point. Je me contentai donc de lui couper les cheveux, afin de pouvoir remplir ses dernières intentions, et je laissai mes soldats disposer du reste de sa personne comme bon leur sembla.
Après avoir marché presque toute la nuit sans intei^ruptioD, nous nous arrêtâmes aux premiers rayons de Taurore pour prendre un peu de repos. Nous nous remimes ensuite en route; et, dans la soirée, nous rentrâmes à Valeni, où nous ne reçûmes pas de grands éloges pour les lauriers que- nous venions d'arroser de notre sang, quoique nous eussions fait beaucoup plus que tous ceux qui avaient tenté avant nous de forcer quelque défilé. Nous ne rapportions d'ailleurs qu'un petit nombre de têtes, et j'aurais même cru que mes Arnautes eussent pris, pour remplir leurs sacs, celles de leurs compagnons tués, si les soldats musulmans n'avaient la sage précaution de se raser la tête, afin d'éviter ces 8ort(*s de méprises.
Si mes lecteurs trouvent que j'ai rendu un compte trop détaillé de cette expédition , je les prie de réfléchir que j'écris principalement pour mon amusement. Et quel événement de cette guerre peut être aussi intéressant pour moi que l'affaire de Bozan, dont j'étais le héros?
A Valeni, nous apprîmes bientôt la nouvelle, que non-seuloT ment ce défilé, mais tous ceux qui conduisent en Transylvanie, avaient été fortifiés, et étaient gardés de manière h rendre inu* tiles toute tentative pour les forcer. On renonça donc h ce projet , et je reçus ordre de faire marcher toutes les troupes