CHAPITRE TREJNTE ET UNIÈME
de diriger lui-même Texpédition contre le défilé de Temcsci). Mais, soit que les Autrichiens fussent instruits de son dessein ou qu'ils le soupçonnassent , ils le prévinrent par une attaque si vigoureuse , qu'avant qu'il eût pu donner le signal de celle qu'il avait combinée, il fut repoussé avec une perte considérable et forcé de se replier sur Gloyest. Ayant ainsi vu ses projets déjoués avant qu'il eût eu le temps de les mûrir, il rappela ses troupes des frontières de la Hongrie, et retourna, fort découragé, à Rimnik, où il établit son quartier-général.
Dès le premier feu, j'avais été blessé à la cuisse d'une balle qui, ayant touché l'os, produisit par degrés une exfoliation Irèsdoulourcusc. Celte blessure m'âyant mis pour quelque temps hors de service, je quittai Rimnik et retournai à Bucbarest, où le chirurgien du prince, le seul coupeur de membres humains de la principauté qui sut distinguer l'os d'une jambe d'une baguette de tambour, fut envoyé une ou deux fois pour accélérer ma guérison.
Je n'entreprendrai pas de détailler ici de quelle manière, après les événements d'un ordre inférieur dont je viens de rendre compte, Cobourg et les Autrichiens, deux fois sur le point d'être anéantis par les Turcs, furent deux fois sauvés par l'activité sans exemple de Suwarow, qui battit complètement les Turcs, d'abord à Foczani, e( ensuite à Rimnik ; ce sont des faits que les annales impérissables de l'histoire ont sauvés de l'oubli. Telle fut la déroule des Turcs à Rimnik que, quoique Djénazé , leur commandant , eût ordonné de faire feu sur ses propres soldats qui fuiraient, tout le camp ottoman tomba au pouvoir des ennemis. Le cours du Danube fut obstrué par le nombre de chariots qui y restèrent, et par les cadavres de ceux qui tentèrent de traverser ses eaux ensanglantées.
Long -temps avant cet événement décisif, Bucharest avait offert le spectacle, qui n'est pas sans quelque iniérêt, d'un peuple qui , s'inquiétant peu d'un avenir qui ne doit peut-être jamais exister pour lui, secoue les chaînes de la contrainte, s'abandonne aveuglément à Timpuision de toutes ses passions , cl cherche à échapper au désespoir en se livrant à toutes les fantaisies du moment. Des houïnies et des femmes qui n'auraient jamais osé bra>er l'opinion publique, qui avaient jus*
qu*alors mesuré leurs mouvements, étudié leurs gestes et composé leur physionomie , reprenaient alors le ton , Tair et les traits qui leur étaient naturels , brisaient les entraves gênantes de la société , et montraient sans fard leur véritable caractère. Sourds aux considérations de la prudence qui ne pouvait pins les récompenser des sacrifices qu'ils lui faisaient autrefois, riiomme irascible se livrait à sa colère , le brutal h sa grossièreté , le méchant à sa malignité , l'envieux à son dépit , Tavarc à sa cupidité, la prude même à son penchant pour la galanterie. Je me rappelle surtout une dame qui , assiégée par un essaim nombreux d'admirateurs , semblait , au commencement de la campagne, pouvoir braver toute espèce d'attaque, mais dont la vertu suivit pas à pas les chances de la guerre. Â chaque échec qu'essuyaient nos forces, on voyait sa sévérité se relâcher; chaque bataille que nous perdions lui faisait perdre un de ses scrupules, et les bulletins de l'année étaient des billets doux dans lesquels ses amants pouvaient voir quel était leur espoir de succès. Inabordable quand l'irruption d'Youssouf dans le banat était le sujet de toutes les conversations , de glace pendant l'attaque des défilés de la Transylvanie , elle commença à se relâcher de sa sévérité après l'affaire de Temesch : après la bataille de Foczani, elle donna des espérances à ses amants; et la défaite de Rimnik fut pour elle un signal de se rendre à discrétion. « Elle n'avait pas la présomption de penser, » dit-elle, • qu'après la perte d'une province celle de sa pauvre vertu pût être de quelque importance. »
La plupart des courtisans de Mayroyeni ne montrèrent pas moins de modestie. Us ne crurent pas qu'ils dussent avoir pour leur réputation plus d'égards que celte dame n'en avait eu pour sa vertu. Deux neveux du prince, qui remplissaient près de lui les fonctions de secrétaire et de chambellan, furent les premiers à donner l'exemple. Ces deux jeunes gens tombèrent d'accord que, leur emploi les quittant, ils devaient quitter celui qui les employait Us ne différèrent que dans la manière d'exécuter leur résolution. Quand les affaires commencèrent à prendre un aspect peu favorable , le secrétaire demanda sa démission ; le chambellan , au contraire, jura qu'il ne demanderait jamais à
^itter son bienfaiteur. Il tint parole, car il partit sans permis-