CHAPITRE XRrJNTE ET UmLmE
siun. Si pourtant quelques grands personnages partirent de la capitale avant que Je prince songeât à la quitter, d'autres , par compensation, y restèrent bien tranquillement quand il s'en éloigna. Je me (rompe ; car, tandis qu'il sortait par une porte (le la ville pour se rendre 'en Turquie, ses boyards sortaient par une autre pour aller complinientiT les Autrichiens , qui, après la bataille de Ilimnik, avaient aussitôt marché sur sa capitale.
Quant à moi , sans chercher à me vanter de ma fidélité , et quoique j'eusse pu faire valoir, pour rester à Buchnrest, la mauvaise grâce avec laquelle ma blessure m'obligeait de boiter à la suite du prince, j'eus la stupidité de le suivre. Ma grande crainte était de le voir plongé dans un abattement complet en quittant une souveraineté qui lui avait tant coûté à obtenir ; mais je fus agréablement trompé sur ce point. Malgré la couleur sombre que nos défaites successives avaient donnée h ses pensées , le voyage sembla le distraire et ranimer sa gaieté : « Qui s'est jamais placé sur un trône, » me dit- il, « pour y être assis bien à l'aise? Qui a jamais cherché les faveurs d'un sultan, sans avoir à craindre pour sa tête ? Que la mort vienne quand elle voudra : j'ai assez vécu, puisque j'ai été prince. *)
Cette disposition d'esprit changea pourtant quand nous arrivâmes sur les bords du Danube. En voyant ce noble ileuve , qu'il avait passe quelques années auparavant pour aller prendre possession de la plus haute dignité à laquelle il pouvait aspirer, et qu'il allait maintenant traverser, fugitif et dépouillé de toute sa grandeur, Mavroyeni , tout prince C|u'il avait été , s'arrêta ))our jeter en arrière un regard de regret ; et, incapable de s'arracher tout d'un coup à ce qui avait été l'objet de l'ambition de toute sa vie , il refusa d'aller plus loin avant d'être certain que Cobourg fût réellement entré dans sa capitale. Mais les mauvaises nouvelles ont des ailes; il apprit bientôt, non-seulement que les ennemis y étaient entrés, mais qu'ils y avaient été reçus à bras ouverts par les nobles du pays; et . disant adieu pour toujours à sa principauté, il entra dans la barque qui l'attendait.
Le bien naît quelquefois du mal. En perdant la bataille de Rimnik, Dgénazé perdit aussi la dignité de grand-vizir : mais, comme on le nommait déjà le Mort , SéUm crut probablement
J91i MÉMOiKES O'DS GRLC.
]X)uvoir lui laisser la vie. Cependant les revers de son lieutenant et de ses autres généraux lui avaient inspiré du dégoût |)our la guerre, et il choisit, pour remplaça^ Dgcnazé, Hassan, notre ancien capitan -pacha, dont les dispositions pacifiques convenaient aux nouveaux sentiments du souverain. Immédiaiement après sa nomination, le nouveau vizir se rendit au quartier-général de Schumiah ; et Mavroyeni , reprenant à celte nouvelle un peu de courage, et d*espoir, se hâta d*aller Ty joindre.
Le plus insensible des stoïciens n'aurait pas vu sans quelque plaisir ces deux personnages , qui se connaissaient si bien mutuellement, frotter leurs barbes l'une contre l'autre. Telle fut, dit-on, l'émotion qu'ils éprouvèrent dans leur premier embrassement, qu'elle arracha quelques larmes à leurs paupières d'airain. Dans le fait, le vizir et le prince étaient tout l'un pour l'autre. Le secours de iMavroyeni semblait à Hassan loi garantir des succès diplomatiques, et l'appui d'Hassan paraissait à Mavroyeni aussi nécessaire que l'existence; mais, hélas! la joie du dernier fut de courte durée. De même que Moïse, Hassan était destiné à ne voir que de loin l'objet de tous ses désirs, le but de tous ses travaux , la paix long-temps souhaitée, et qu'enfin il voyait briller dans le lointain ; le destin avait ordonné qu'il n'en verrait pas la conclusion. Après tout un hiver passé en négociations épineuses et fatigantes, un armistice venait seulement d'être convenu, quand, le 20 mars 1790, Ghazi-Hassan, après une maladie qui ne dura que quelques heures, termina sa longue et brillante carrière. On accusa ses ennemis d'avoir abrégé ses jours , mais il avait quatre-vingt-dix ans lorsqu'il mourut.
Il ne reste maintenant d'Hassan que sa mémoire ; mais elle vivra environnée de splendeur tant que l'empire turc subsistera. Dn seul nuage, qui obscurcirait le soleil à son coucher, ne peut faire oublier tant d'heures pendant lesquelles il a lancé des torrents de lumière. J'avais été, dans ma jeunesse, témoin de son expédition dans la Morée ; plus tard je l'avais suivi en Egypte, et sa destinée avait exercé sur la mienne cette influence lointaine, mais continuelle, que le grand luminaire du monde exerce sur tonte la nature* i;e mOme que j'avais vu la pompe