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CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME

Il est vrai que ce service ne paraissait pas devoir être de longue durée. Le génie de la paix, qu*oii avait vu ua instant déployer ses ailes sur les conseils de la Porte , avait pris sou vol vers le nord , et s'était arrêté en Autriche. Joseph II , Fauteur de celte guerre, ce prince qui, par la manière mal avisée dont il avait voulu exécuter des desseins salutafres en eux-mêmes, avait allumé le feu de la rébellion dans tous ses états, depuis le Danube jusqu'à TEscaut, Joseph II n'existait plus. Après avoir éteint l'incendie qu'il avait fait naître, en supprimant d'un seul coup , sur son lit de mort, toutes les réformes qui avaient f.iit l'occupation pénible de sa vie, il avait rendu l'âme, accablé do la vue de tous les malheurs publics et privés qui peuvent abreuver d'amertume les derniers moments d'un homme également plein d'orgueil et de SQnsibililé. Léopold, son frère et son successeur, quittant à regret les bords paisibles de l'Arno pour s'exposer aux tempêtes qui grondaient autour du trône impérial, avait déjà donné aux troupes autrichiennes un esprit si différent, que, pendant tout l'été, elles se contentèrent de regarder tranquillement les Turcs d'une rive du Danube à l'autre. Malheureusement le pacha de Widdin, Youssouf , à qui le repos était à charge, prit celte tranquillité pour une preuve de faiblesse, et il s'imagina que ses forces, réunies à ailes de Mavroyeni , suffiraient pour chasser les Autrichiens de son voisi nage. Il invita le prince sans principauté à venir le joindre avec les troupes qui lui restaient, et celui-ci se rendit près de lui sur-le-champ.

Le iU août, Youssouf ordonna à la division de Mavroyeni de passer le Danube, ayant dessein, aussitôt que ce détachement serait retranché près du village de Kalafalh qui devait le couvrir, de traverser le fleuve un peu plus haut avec le reste de son armée, afin de mettre l'ennemi entre dçux feux. Mais l'ennemi discourtois ne laissa pas aniver ce projet à maturité ; et, s'avançant dans ta nuit sans être aperçu, il nous attaqua, le 26, à la pointe du jour, avec des forces bien supérieures aux nôtres. Il est vrai que, profitant d'une hauteur que nous commandions, je parvins à tourner le flanc des Autrichiens , et que , les attaquant par derrière, je leur fis croire un moment que notre plan avait réussi et qu'Youssouf les attaquait lui-même ; mais celte

diversion venait trop lard pour nous sauver; les ennemis étaient déjà en pleine possession de nos lignes.

Au milieu du carnage qui s'ensuivit, oserai-jc parler du destin d'une marmite qui, quelque humble que paraisse cet objet, forme un épisode remarquable dans le tableau général. Depuis un temps immémorial, cet ustensile de cuisine avait été la consolation, l'appui, le point de ralliement d'un oda ^ respectable de janissaires. Les troupes de cette division l'entraînaieatdans leur fuite avec toute la célérité que comportaient sa forme, sa {grandeur et son poids, et la marmite faisait majestueusemeut sa retraite au milieu des officiers dévoués à son service, depuis l'astchi-bachi ou cuisinier en chef de l'oda jusqu'au dernier marmiton du régiment. Un détachement de hussards ennemis l'aperçut et résolut de s'en emparer. Les janissaires auxquels elle appartenait résolurent , de leur côté , de défendre jusqu'à la dernière extrémité un instrument qui avait si souvent soutenu leur existence <t restauré leur vigueur. Le combat fut long et sanglant : tantôt les Autrichiens vainqueurs emportaient la marmite en triomphe, tantôt les janissaires, les attaquant en désespérés, s'en remettaient en possession. Enfin, ce ne fut que lorsque la victime passive de cette contestation acharnée, traînée d'un côté, tirée de l'autre, eut vu succomber tous ses défenseurs musulmans, qu'elle passades mains des croyants dans celles des infidèles, sans paraître se mettra en peine de savoir qui remplirait à l'avenir sa vaste capacité, qui serait ç))argé d'attiser le feu sous ses énormes flancs.

VQUsqqi attachez plus d'iniportance aux mots qu'aux choses, vous détournerez peut-être les yeux avec mépris d'une telle scènç, et vous la regarderez comme un trait d'héroïsme insensé! Apprenez doue que l'organisation fondamentale des janissaires fait, de la marmite qui sert à la cuisson de leurs rations jotirnalières, le point de ralliement du régiment, l'objet dont la perte couvre d'une tache ineffaçable le corps qui n'a pas su le défendre ; et que , pourvu (|ue le soldat ait quelqiie chose duut la conservation soit pour lui un pojnt d'honneur, il n'importe guère qiic ce quelque chose soit un vase de cujvre ou iin morceau de soie bariolé de diverses couleurs, une aigle ou unes marmite.

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