‹ AnastaseChapitre 256 sur 407 · CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE ET UNIÈME

ma dernière heure approche , je ne pourrais sans folle me flatter de la relarder : dites-moi donc, avec votre sincérité ordinaire, ce que vous jugez le plus convenable à ma gloire , ou de disposer moi-même de mes jours, afin de priver mes persécuteurs du triomphe qu'ils se promettent , ou d'attendre le coup fatal avec calme et courage. »

« Seigneur, » lui répondis-jc gravement, « nous savons tous qu'un roi, un général, un homme d'état, peuvent, sans le moindre scrupule, immoler à une politique mal avisée, h un ressentiment insensé, à un faux point d'honneui*, autant de victimes innocentes que lK)n leur semble. Nous savons de même qu'un particulier peut sacrifier une partie de ses membres pour assurer la conservation des autres. Mais , quelque pénible que l'oiistence d'un homme puisse être devenue pour lui et |)our les antres, nous ne voyons nulle part qu'il lui soit permis de recourir au suicide, et c'est le pire de tous les crimes.... »

«Je ne vous demailde pas , » s'écria Mavroyeni, de me débiter les lieux communs des chrétiens et des mahométans ; les derniers ajouteraient peut-être que, l'heure de notre mort étant écrite sur notre front , il n'est pas en notre pouvoir de l'accélérer. Je vous consulte pour savoir lequel de ces deux parti:; me fera figurer plus avantageusement dans l'histoire. On a fait réloge d'anciens héros qui se sont donné la mort sans la moin • (Ire nécessité ; on en a vanté de modernes qui se sont résignés à vivre sans conserver la moindre espérance , et je ne sais trop encore lesquels inspirent le plus d'admiration au monde. »

• Ceux qui vivent, » m'écriai-je, « sans aucun doute. Les vivants figurent partout beaucoup mieux que les morts. D'ail • leurs c'est l'usage du pays, et c'est im devoir de s'y conformer. On soupçonnerait quelque misérable, quelque ignoble maladie % de \ous avoir envié l'honneur du cordon , et les témoins de celle actitm héroïque seraient peut-être punis comme vos meurtriers. »

Mavroyeni conservait encore en secret quelque amour pour la vie. Non-seulement il se résigna à ne pas abréger ce qui lui eu restait; mais, |)our mieux assurer ce reste, il résolut de le meure hors de la priée d'Youssouf, qui était devenu son ennemi.

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Je me disposais encore à le suivre , je ne pouvais me résoudre à l'abandonner dans son infortune; mais, à ma grande surprise, loin de me savoir gré de mon dévouement, il le regarda coimne une importunité. « Il avait vu , » me dit-il , « que j'étais distingué par Youssouf; il savait que j'étais l'espion du pacha : le seul , le dernier service que je pusse rendre à un maître qui avait été plein de bonté et d'indulgence pour niui, à qui je devais encore quelque obéissance , était de m'éloigncr de sa présence pour toujours. » Je résistai quelque temps; mais, quand je vis que tous les jours il me faisait de nouveaux reproches de ne l'avoir pas encore abandonné, je pris la résolution de le satisfaire. La déroute de Kalafath avait été pour moi un champ d'honneur, et avait encore ajouté à ma réputation militaire ; j'étais donc sans inquiétude sur ma destinée. Je saisis un moment où Mavroyeni paraissait jouir de (fuelque calme ; et, entrant dans sa chambre , je lui baisai la main et lui demandai ses ordres pour la capitale.

Il pâlit à 'ces mots, et me regarda d'un air aussi étonné que s'il ne m'eût jamais ordonné de le quitter.

» Seigneur , » lui dis-je , « ne m'avez-vous pas reproché vous-même encore hier mon opiniâtreté à rester près de vous?»

« Ah ! » s'écria-l-il « fallait-il en croire un homme aigri par les infortunes accumulées sur sa tête ? Ma situation n'offre donc plus d'espoir , puisque les choses en viennent là ! » continuat-il en se promenant à grands pas d'un air agité, c Non, o ajoutat-il en s'arrêlant et en cherchant à paraître plus calme, « le sultan ne peut vouloir ma perte; il sait tout ce que j'ai fait pour l'empire. »

J'essayai de le confirmer dans cette idée consolante, et je pensais qu'il avait repris un peu de tranquillité, quand il s'écria avec plus de violence que jamais : « Il est inutile que je cherche 5 vous cacher ce que j'éprouve. Une sombre horreur oppresse mon âme ; des spectres de toute espèce assiègent mes pas et prennent les formes les plus effrayantes. En ce moment même, deux, trois, une légion tout entière de ces spectres présentent à mon imagination les plus funestes présages. «

« Et parmi ces esprits de ténèbres , » lui dis-je , « ne se trouve-i il donc pas quv;\c\u<i ^ws^o. de lumière qui vous dise

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