‹ AnastaseChapitre 262 sur 407 · CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME. 4i · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME. 4i

crainte d'en faire une mauvaise; de son neveu « qui, voulant é()argDcr les gages d*un domestique, avait été assassiné par des brigands dans sa solitude; de son cousin, qui, afm d'éviter les frais qu'il lui en aurait coulé pour faire nettoyer sa vieille vaisselle, avait vendu de Tor pour du cuivre ; n'étail-cc pas |X)ur avoir eu recours à une médecine, dans une maladie dont il aurait pu guérir, qu'Émin avait pris un poison dont il était mort? Pourquoi Talib s'était-il noyé? parce que, craignant un ennemi qui le poursuivait, il avait voulu lui échapper en traversant un torrent à la nage. Enfm, Nasser, après avoir inventé un piège ingénieux contre les voleurs , ne s'y était-il pas laissé prendre lui-même, et n'étaitil pas mort de faim au milieu de ses trésors?

Je conseillai à Wélid d'employer à quelque grande spéculalion une partie de l'immense fortune qu'il avait acquise à force d'imprudences, et de; me prendre pour associé. Bien des gens auraient pu croire que je n'élais pas l'homme le plus capable de conduire à bien une spéculation commerciale ; mais je répétai si souvent : » Allah kierim S » que liVélid me confia le soin de (elle affaire. Lui, son fils et moi, nous nous rendîmes à Smyrne ; Dous chargeâmes un navire de coton, et nous résolûmes de faire Toile pour Marseille, où nous ne pouvions manquer de trouver un l)on débit de notre marchandise. Comme je n'avais contribué que pour une faible partie à l'achat de la cargaison, ma portion du bénéfice devait être proportionnée ; mais c'était une clause tacite trop bien entendue pour être exprimée. Noas ne fîmes aucun compte de nos mises respectives ; aucun écrit ne fixa les conditions de notre société. Wélid n'était pas homme à remplir de telles formalités, o Dieu est grand ! » me dit-il , 0 chacun de nous sait ce qui lui appartient; que faut il déplus? »

Quoiqu'il m'eût confié toute la conduite de cette affaire , il fut un point sur lequel il montra une obstination invincible. Il s'était mis dans la tête que, pour montrer sa confiance dans la Providence , il devait louer le premier navire qu'il trouverait dans le port de Smyrne. Le hasard voulut que ce fût le plus

1. « Dicn est grand! » Fxcinmation usih'e die/ lef niahométaiis pour exprimer la de'votion, la surprise ci la ié>ignation.

4iS MÉMOIRES D'UN GREC.

vieux el le plus mauvais de tous ceux qui y étaient, un bâtiment hors de service qu*on se proposait de dépecer après ce dernier voyage. Cette circonstance , bien loin de le détourner de son projet , ne fit que l'y confirnter davantage. Il la regarda comme une heureuse occasion de prouver combien il cou>ptait sur l'aide du ciel : ni prières ni remontrances ne purent le faire renoncer à louer ce misérable navire, de préférence à une douzaine d'excellents bâtiments parmi lesquels nous aurions pu choisir. Il ne voulut même pas enlendre parler d'assurer la cargaison ; c'eût été insulter la Pro.vidence. Ne pouvant convertir mon associé, je fis assurer secrètement toutes nos marchandises en mon nom.

Nous mîmes à la voile. A peine étions-nous à la hauteur de Chios, que le filsdeWélid, garçon aussi robuste que j'en eusse jamais vu, tomba malade et mourut tout à coup. Nos matelots. Provençaux pour la plupart, ne doutèrent pas qu'il ne fût mort de la peste , qui avait commencé à se montrer à Smyrne quelques jours avant notre départ, et ils furent presque pétrifiés de terreur. Quant à Wélid, quoiqu'il eût paru aimer son fils passionnément, il ne versa pas une larme, et ne témoigna sou regret qu'en s'écriant : « Dieu est grand ! » Je fus tellement indigné de cette insensibilité que j'aurais voulu le voir suivre son fils.

J'aurais pu, sans aucun risque pour moi-même, réaliser ce désir. Nos marins étaient surpris de voir qu'un vieillard faible et débile, qui n'avait pas quitté son fils pendant toute sa maladie , n'eût pas été atteint de la contagion , et continuât à respirer. Cela paraissait contre toutes les règles; et, en rétablissant l'ordre naturel des choses, je n'aurais fait que le punir d'avoir mis ma vie en danger sur un bâtiment vermoulu, pourri, et qui faisait eau de toutes parts. Bien des gens de ma connaissance n'auraient pas hésité, même au risque de se trouver embarrassés de la cargaison tout entière. Ce[)endant , quelque inconcevable que puisse paraître ma conduite, je laissai vivre le vieux Wélid. Il est vrai qu'à peine avions-nous jeté à la mer le corps de son fils , qu'il s'éleva une tempête qui , quoique peu ~ •'^lente , brisa , dès le premier choc , notre misérable na>ire , ■t boire l'onde amère au capitaine et à ses douze matelots.

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£lle eut pourlant la bonié de m'épargner ; et, cooime il ne fallait plus songer à la cargaison, je résolus d*expier quelques fmuvaises pensées qui s'étaient élevées involontairement clans mou esprit, en faisant tous mes efforts pour sauver la vie de mon associé. Au moment où le bâtiment coula à fond, je le plaçai sur une grande cage à poulets qui flottait sur les vagues; et comme le vent et le courant nous poussaient vers les côtes de Samos, dont nous n'étions pas très-éloignés, nous fûmes assez heureux pour y aborder.

J'avais été obligé de faire tout le trajet à la nage, sans autre aide que d'appuyer de temps en temps une main sur la cage, qui n'aurait pu soutenir deux personnes, et j'élaissi épuisé de fatigue que je tombai sur le sable , incapable de prononcer une seule parole. Quant à Wéiid , il ne s'était donné aucune peine pour se sauver; il s'était contenté de n'apporter aucune résistanco^i mes cfTorts, et s'était laissé placer sur cette chaloupe de nouvelle espèce, comme s'il ne se fût agi que de passer d'un bâtiment sur un autre. 11 était donc bien moins fatigué que moi, et il n'eut pas plutôt un pied sur le rivage qu'il s'écria avec ferveur : « Dieu est grand ! »

Notre naufrage en plein jour, et en vue des côtes, avait attiré une foule de pêcheurs, qui rendaient grâces à la Providence , non de nous avoir sauvé la vie, mais d'avoir brisé notre navire s*jr leurs rochers. Ne pouvant décemment nous jeter dans les vagues d'où nous sortions , ils se hâtèrent de nous emmener dans l'intérieur de l'île, pour que nous ne fussions pas témoins de l'acte de charité qu'ils se proposaient de faire en tâchant de sauver du naufrage tout ce qui pourrait leur convenir. Le peu d'argent que nous avions nous servit, dès le lendemain, à nous fi'irc reconduire en Anatoiic : nous y abordâmes à Kouchadasi ; mais ce petit voyage épuisa complètement nos finances, et il ne nous restait pas un para en y arrivant.

Il est vrai que, pour le moment présent, nous n'avions besoin de rien. Le Turc, toutes les fois qu'il n'est pas influencé par le fanatisme, est aussi charitable que conflaut. Il n'attribue entièrement ni la bonne fortune à la sagacité de l'homme, ai les calamités à son imprudence. Il n'écoute pas avec méfiance la prière de l'indigent, et il n'attribue pas à Tincouduite les

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inalbcur^ de l'iiiforluné. Regardant la bonne et ia mauvaise forlune comme découlant de lu même source, la volonté du ciel ; ne se sentant pas plus dégradé quand la main de Dieu s'appe* saatit sur lui qu'il n*est enflé d'oi^gueil lorsqu'elle le comble de faveurs , il fait la cnarité sans ostentation , comme il la reçoit sans bassesse. Nous manquions de (oui en menant pied à terre, et nous reconnu 'nés bientôt que nous ne manquions de rien. Chacun se disputait à qui nous fournirait tout ce qui pouvait nous être nécessaire. l¥élid, qui avait besoin de repos, résolut de profiter quelques jours d'une hospitalité si bienveillante. Pour moi, je ne demandai qu'un cheval et un guide pour me conduire à Smyrne. Ou m'eut bientôt procuré l'un et l'autre , et je me mis en route.

Nous ftmes balte, pour notre première nuit, dans un misérable hameau situé dans un défilé fort étroit. Le lendemain mon guide, dans des intentions à lui connues, me fit appuyer un peu plus vers la droite que la direction de la route ne semblait le conaporter, et nous arrivâmes de bonne heure dans l'après-midi dans un lieu situé en plaine et assez considérable. Comme nous devions nous y arrêter jusqu'au lendemain malin, je m'établis dans un café pendant que Dimitracki, mon guide, allait veiller à ce qui concernait nos montures. A peine avais-je allumé mon chibouck et commençais-je à savourer mon café , qu'un tchaouche, suivi de deux ou trois paysans, pénètre dans le café, se présente devant moi, et me somme de le suivre devant le souebachi ^

Quand on veut être rude avec nous, la meilleure méthode à suivre est de se montrer rude le premier ; souvent on continue à vous vexer par l'unique raison qu'on a commencé à le faire et qu'on ne sait comment finir. « Je n'ai rien à faire avec votre soue-bachi, n dis-je au messager d'un ton rogne ; » s'il a besoin de moi, qu'il vienne me chercher ici, j'y reste; » et, à ces mots, je me posai sur mes jambes croisées plus à mon aise que je ne l'avais fait auparavant. Le tchaouche partit, et le soue-bachi ne tarda pas à se présenter, escorté d'une meute de faquins de toute espèce. Mon propre guide Dimitracki , le pire de tous , faisait

1. Officier inférieur conmiandani un village ott un petit district.

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