‹ AnastaseChapitre 263 sur 407 · CHAPITRE TREM£-D£UX1ÈM · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREM£-D£UX1ÈM

raiTÎcre-garde, et se tint à regarder ce qui se passait entre les coudes de^ceux qui faisaient ravant-garde.

Je fis au soue-bacbi une inclination moitié polie et moitié familière, à laquelle il ne répondit pas, et, se posant gi*avement sur un sofa délabré à l'autre extrémité du café , il ordonna à mon guide de s'approcher. Dimilracki avança, la tête un peu basse et craignant de rencontiTr mes regards. « Ainsi donc, » dit le soue-bacbi en lui adressant la parole , mais tournant les veux de mon côlé, « vous déclarez que ce voyageur est un es* pion russe. »

« Rien n*est plus certain, » dit mon guide en éclaircissant sa voix et cherchant à paraître ferme. « Qu'il parle, et bientôt h son accent vous reconnaîtrez un Grec. C'est l'homme qui a vendu Ockzakow aux Russes. Il y avait là présents Stavros , et Mavros, et Kokinos, et Protos, et Psaros, et Georgios, et Marcackt, et Michalacki, et Manolacki, et je ne sais combien de nous autres qui avons été témoins de toute l'affaire. Je le connais comme je connais mon propre père. »

Un des assistants s'étant aventuré à dire que l'exemple choisi pour prouver ma trahison était une preuve de sa fausseté, Dimiti'acki s'emporta , attesta la véracité de sa déclaration par les serments les plus formidables, et en appela au témoignage d'un autre Grec, nommé Petracki, pour faire foi de sa véi*acité.

Petracki ne manqua pas de confirmer tout ce qu'avait déclaré Dimilracki , et il alla même plus loin : « Seigneur, » s'écria-t-il, « il n'y a point de fin aux iniquités de ce personnage ; car, non content d'avoir vendu Ockazow et Bender, c'est lui , et je le sais par les meilleures autorités , qui près d'Hissar a assisté l'ennemi a intercepter votre bateau de blés. »

L'affaire d'Ockzakow et de Bender aurait pu paraître au souc- * bachi une accusation qu'il pouvait négliger comme étrangère à la juridiction de son district ; mais l'affaire de son chargement de blé était un péché exorbitant pour lui. Aussi, suffoquant presque de colère : « Ah I misérable ! » s'écria-t-il, « je ne sais qui me retient de t'égorgor, comme je le devrais, de ma propre main ; mais je respecte la loi, et je me contenterai de t'en- Toyer pieds et poings liés à Tireh, où le moutseliim, qui est de mes amis, ne manquera pas de te faire pendre. »

0 Non , nou , [>as de relard , » s'écria une niasse d'Osraanlis fanatiques , « nous avons assez de pierres ici pour en fi»ir îivec lui. »

Je pris rengagement de prouver mon innocence si on voulait m*envoyer à Smyrne , mais on daigna à peine m*écouter. « Touttraître, » s'écriait-on, «est sûr de trouver protection dans ce repaire de Finfidélité, parmi les consuls francs. » Et on commençait déjà à accuser le soue-bachi lui-même pour ne pas en itnir avec moi sur place. Soit qu'il fût effrayé , soit qu'il prétendît l'être, il prit le ciel à témoin qu'il n'avait aucune part i ce qui pouvait se passer, et il ordonna h ces mots qu'on m'abandonnât à la populace pour qu'elle fit de moi à sa guise.

Ainsi semblaient-ils vouloir faire, car tous tiraient déjà leurs coutelas. Il ne me restait qu'un instant de répit. Le portefeuille de Spiridion était toujours resté à sa place dans mon sein. liC tirant tout à coup avec solennité : « Par le sceau redoutable de r.otre souverain renfermé dans ce livret, » m'écriai-jo avec emphase , <« je vous ordonne , esclaves , de vous disperser devant moi. Tremblez de m'arrêter dans ma marche. Pour chaque cheveu de ma tête la vie d'un de vous aura à répondre. »

A ce discours hautain prononcé sur un ton convenable, tous les assistants devinrent muets de terreur; les tapageurs s'éclipsèrent , et l'aga me pria de lui permettre de me fournir une escorte convenable. «Je n'ai pas besoin d'escorte, » lui répliquai-je, « un gardien invisible veille sur ma sûreté. Le coquiu qui m'a amené ici sera le seul qui aura à continuer la route avec moi. »

C'était 1.^ précisément ce que Dimitracki était le moins dispose à faire. Son petit plan n'avait eu d'autre but que de m'arrêter dans ma course rapide ; et, afin de n'avoir pas à rencontrer quelque opposition de ma part, il n'avait pas trouvé de meilleur expédient que de m'accuser sous serment d'un crime capital. Il fut si effrayé de la tournure que les choses avaient prise , qu'il se jeta à mes genoux et avoua tous ses mensonges, a Ce n'était que par pure loyauté , » disait-il , « qu'il en avait agi ainsi , et je devais lui en savoir gré ; mais la seule récompense qu'il demandait était de ne pas m'accompagner plus loin. • Je déclarai qu'il m'était absolvimcut im()ossible de me passer de sa

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compagnie , et je Je fis surveiller de la inaoière la plus rigoHreuse, en inême temps que je conilesceudais à accepter un logement pour la nuit sous le toit de Taga.

Au lever du; soleil je nie remis en route, ordonnant à Dinii:tracki de marcher en avant. Je lui réservais un petit souvenir qui pouvait être utile à d'autres voyageurs; mais je ne tardai pas à reconnaître qu'il m'était plus aisé de lui envoyer une balle de pistolet dans les reins que de lui infliger, comme je le voulais, une moins rude correction. Le rusé coquin était en outre fort comme un Hercule; et quoiqu'il marchât devant moi avec sa tête enfoncée dans l'estomac eties yeux à terre, gardant uu morne silence, il était tellement sur le qui-vive qu'il était tout à fait impossible de le prendre par surprise, i^lême dans nos haltes , lorsqu'il prenait quelque repos , il ne s'étendait pas comme au))aravant derrière les haies , mais il avait soin de se tenir accroupi sur ses jambes, le dos appuyé contre un mur on contre un gros arbre et la face tournée vers moi, de telle sorte que je ne pouvais pas faire un mouvement qu'il ne s'en aperçût. Bien qu'il fît semblant de dormir , il ne dormait en effet que d'un œil ; et chaque fois que je m'avançais vers lui, il sautait lestement sur ses jambes et me demandait avec empressement si j'avais besoin de quelque chose.

^'ous arrivâmes pourtant enfin à un étroit défilé de montagnes qui me sembla tout à fait propre à l'exécution de mon plan. Là étiut parvenu, avec les soins les mieux étudiés, à jeter mou homme à terre et à lui lier les pieds et les mains, je lui distribuai, avec la libéralité la plus illimitée, la correction que je lui destinais. Cela fait, je l'attachai bien fermement à un arbre , et l'abandonnai ainsi au plein loisir de réfléchir sur cette salutaire leçon. Le golfe de Smyrne était en vue et je pouvais désormais me passer de guide.

Mon unique aiïaire à Smyrne était le recouvrement du montant de l'assurance de nos marchandises. Je m'en occupai aussitôt dès mon arrivée; et, après quelques délais occasionnés {)ar les formes légales qu'il fallut remplir, je fus complètement indemnisé pour chaque balle de coton qui* avait été placée à bord de notre navire. Wélid, qui était venu me,rejoindre, refusa opiniâtrement de recevoir la portion qui devait M açi^^tVwivc^^vc^

4n MÉMOIRES D*UN GREC.

cette somme : c'eût été déroger à ses principes. Forcé par son obstination à garder le prix de toute ia cargaison, je ne pus que crier comme lui : « Dieu est grand ! » Cette perle ne le gunit pas de sa conGance aveugle dans la destinée ; mais la Providence lui devint aussi contraire qu'elle lui avait été favorable. Continuant à commettre imprudence sur imprudence, il perdit tout ce qu'il possédait au monde, et, de riche négociant, il devint pauvre vannier. Je le vis depuis travailler à ses paniers à la porte de sa chélive boutique ; et, dès qu'il m'apercevait, laissant les brins d'osier qu'il tenait, il levait les mains au ciel, et s'écriait : « Dieu est grand! »

Tandis que je m'occupais de ce recouvrement, je fis connais sance avec un personnage assez singulier , un Turc qui avait recherché la protection du consulat français à Smyrnc. Fils d'une sultane, Isaac-bcy avait été choisi , dans son enfance, pour partager les jeux du sultan actuel. Devenu plus âgé ^ il avait quitté la retraite du sérail pour prendre le commamlcmcnt d'une galère. Son humeur joviale et son mépris pour tous les préjugés des Turcs le firent accueillir avec plaisir par tous h négociants francs dans les diiïérents ])orts de mer où il entra* et leur conversation lui inspira le désir de voir la chrélienti'. Tout à coup Isaac-bcy abandonna sa galère, et ce fut de Naples qu'on reçut de ses nouvelles pour la première fois. Bien des gens crurent que sa désertion avait reçu secrètement la sanction de son maître , qui désirait que son ancien compagnon se mit au courant des diiïérents arts de l'Europe, afin de voir quels étaient ceux qu'on pourrait transplanter avec succès dans hs domaines ollcmians. Isaac-bey ne cherchait pas à démentir ces bruits: aussi, tandis que les belles admiraient en lui le favori de la nature, les politiques courtisaient Thomme qui paraissait devoir être un jour dans les intérêts de leur souverain. Le bean Turc devînt à la mode dans toute la chrétienté, et chacun voulait voir le musulman h demi français, qui mangeait une omelette au lard,- buvait du Champagne, et portait le portrait de sa maîtresse circassienno.

J'aimais beaucoup ù enhndre Isaac faire le récit de ses voyages. « N'étant point accoutumé, » me dit il un jour, « h voir des femmes dans ia sociévé, et w'a^aat Jamais vu d'autres dan-

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